Des voix d’interprètes: Lori Saint-Martin et Susan Ouriou

Lori Saint-Martin et Susan Ouriou, membres de l’AIIC (Canada), partagent une distinction: les deux ont reçu le Prix du Gouverneur général pour la traduction littéraire.

Chaque année, le Gouverneur général du Canada, représentant de la reine d’Angleterre en tant que chef d’État, présente aux auteurs, aux illustrateurs et aux traducteurs canadiens les prix les plus vieux et les plus prestigieux du  pays, qui récompensent la littérature canadienne en anglais et en français.

Susan Ouriou a remporté le prix en 2009 pour le roman pour jeunes adultes Pieces of Me, traduction de La  liberté? Connais pas… de l’auteure canadienne Charlotte Gingras.

Lori Saint-Martin et son mari, le traducteur Paul Gagné, ont reçu le prix en 2007 pour Dernières notes, leur traduction de Last Notes, de Tamas Dobozy. Ils n’en étaient pas à leur première reconnaissance puisqu’Un parfum de cèdre, leur traduction de Fall on Your Knees, bestseller d’Ann-Marie MacDonald, leur avait valu le prix en 2000.

Les deux lauréates ont eu l’amabilité de répondre aux questions de  Communicate!

Depuis quand faites-vous de la traduction ?

Lori : Depuis 1993. J’avais lu trois pages d’Ana Historic, roman de Daphne Marlatt, en pleine foire du livre, lorsque j’ai eu une révélation : nous devons traduire ce livre! L’auteure travaillait déjà avec quelqu’un d’autre, mais lorsque cette collaboration s’est interrompue, Paul et moi avons reçu la commande. C’est un des livres les plus difficiles qu’on ait traduits et je m’émerveille de l’audace que j’avais alors, sans expérience mais par pur amour du texte.

Susan : J’ai commencé ma première traduction littéraire en 1989 et j’ai traduit plus de vingt livres. Je viens également de diriger une publication collective qui réunit des traducteurs littéraires de différentes régions du monde, Beyond Words—Translating the World. (J’aimerais beaucoup pouvoir lire un jour une anthologie d’interprètes de conférence qui écrivent sur leur métier!)

Écrivez-vous aussi de la fiction?

Lori : J’écris des nouvelles et j’ai publié deux recueils en français. Récemment, j’ai recréé quelques-unes d’entre elles en anglais. C’est très douloureux—j’ai parfois infléchi le français de façons impossibles à reproduire en anglais—mais aussi très emballant parce que j’ai une liberté totale. Je me surprends à ajouter ou à supprimer des passages, à inventer de nouvelles images, bref à jouer avec le texte de manières inaccessibles à un traducteur honorable. Une version anglaise de quatre proses poétiques paraîtra dans Best Canadian Poetry in English 2010.

Susan : J’écris également de la fiction: beaucoup de nouvelles, le roman Damselfish, paru en 2001, un deuxième roman qui est en lecture chez un agent et un troisième en préparation. J’ai commencé à écrire à peu près au moment où je me suis mise à traduire de la fiction.

Comment conciliez-vous la traduction avec l’interprétation et, pour Lori, avec l’enseignement?

Lori : Les traductions, à la différence de mes propres projets d’écriture, s’accompagnent d’une date de tombée et, comme par hasard, elles sont toujours prêtes à temps!

Susan : Je me rends compte qu’être établi comme interprète dans l’Ouest canadien, où il y a moins de conférences que dans l’Est, se prête extrêmement bien à la poursuite d’autres activités comme l’écriture ou la traduction. J’ai toujours aimé le défi, la diversité et la stimulation de l’interprétariat de conférence, mais j’aime aussi tenir entre mes mains le livre issu d’un projet de traduction ou de création.

Comment choisissez-vous les livres à traduire ?

Lori : Au début, nous proposions des livres à des éditeurs, qui nous regardaient souvent de haut. Après le premier Prix du Gouverneur général en 2000, les éditeurs nous ont pris un peu plus au sérieux. Aujourd’hui, c’est un mélange des deux—je lis et choisis des livres pour les Éditions du Boréal, mais nous acceptons aussi des projets que nous proposent des éditeurs. J’aime collaborer avec plusieurs éditeurs à cause de la diversité des livres qu’on nous offre—tantôt des essais, tantôt des romans—et parce que chacun d’entre eux travaille à sa manière.

Susan : J’ai traduit par pur amour mon premier livre, Planicio (The Thirteenth Summer) de l’Espagnol José Luis Olaizola. J’ai travaillé sans contrat d’édition, sans la certitude que ce livre trouverait un foyer. J’espérais qu’après avoir lu ma traduction, un éditeur voudrait la publier. Pari tenu. Depuis, je propose parfois des projets, mais des éditeurs m’en suggèrent aussi. Puisque mon travail d’interprète est une partie importante de ma vie, je ne traduis en général que des livres que j’aime très fort.

Combien de temps mettez-vous à traduire un livre? Comment vous y prenez-vous?

Lori : Nous travaillons toujours de la même façon, en équipe. Paul fait habituellement le premier jet, puis je le lis deux fois, la première fois contre l’original pour attraper les omissions et les erreurs, la seconde pour le mouvement de l’écriture, la beauté, l’économie. Une fois ces corrections rentrées, chacun relit de son côté. Peu importe qui commence, on trouve tous les deux des façons d’améliorer le texte. C’est un travail long et patient, il faut y mettre le temps.

Susan : J’ai eu de la chance puisque la plupart de mes contrats m’ont donné un délai d’environ un an. Je mets relativement peu de temps à faire le premier jet, mais je trouve essentiel de pouvoir mettre le manuscrit de côté pendant des semaines pour ensuite y revenir avec un regard neuf.

Est-ce difficile d’adapter votre style à celui de l’auteur—ou s’agit-il plutôt en quelque sorte de réécrire le livre?

Lori : L’éthique et l’esthétique du traducteur sont indissociables. Il faut trouver la voix, la musique de l’auteur, et la rendre au mieux. C’est une forme d’art, mais il faut aussi de l’abnégation. Un écrivain avec un gros ego sera un mauvais traducteur puisque la traduction met en vedette le livre et non le traducteur. La voix doit être juste.

Susan : J’ai tendance à choisir des livres dont le style et le contenu ont une résonance particulière pour moi. Je suis très consciente de ma responsabilité envers l’auteur, mais aussi envers les lecteurs, qui doivent vivre la même expérience pour ce qui est de l’histoire et des émotions que ceux qui ont accès à l’original.

Traduction française : Lori Saint-Martin



Recommended citation format:
Salma TEJPAR-DANG. "Des voix d’interprètes: Lori Saint-Martin et Susan Ouriou". aiic.net. September 21, 2010. Accessed January 17, 2017. <http://aiic.net/p/3498>.



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