Extrait de "Tous les fleuves vont à la mer"

Une voix d'homme agréable et un peu traînante me demande si je suis intéressé par un poste d'interprète à la conférence que le Congrès juif mondial.

C'est à peu près à cette période-là qu'une source inattendue de revenus s'offre à moi : la traduction simultanée. Molière avait raison : il arrive que l'on possède des dons sans le savoir. J'ignorais tout du métier qui allait me rapporter des fonds dont j'avais bigrement besoin.

Une voix d'homme agréable et un peu traînante - "Je m'appelle Teddy Pilley et j'ai besoin de vos services" - me demande si je suis intéressé par un poste d'interprète à la conférence que le Congrès juif mondial va tenir prochainement à Genève. "J'ajoute que c'est bien payé, dit la voix. Deux cents dollars par jour". Je crois délirer : deux cents dollars? Je vais devenir millionnaire, moi qui n'en reçois que cinquante par mois… Devant mon silence, Teddy Pilley ajoute : "Bien sûr, cela n'inclut pas le per diem." J'ai le souffle coupé. Au fait, per diem, c'est quoi? Comme je reste muet, Pilley ajoute : "Venez demain à 11 heures du matin aux bureaux du Congrès juif mondial. Vous connaissez l'adresse? Avenue des Champs-Elysées. Nous bavarderons. Cela vous intéresse-t-il?"

Il se moque de moi, M. Pilley. Si cela m'intéresse? Et comment! Je crains seulement de ne pas être compétent. Je n'ai jamais fait du "simultané", moi. Je ne sais même pas ce que c'est, cela a sans doute quelque chose à voir avec le per diem. Et puis je n'ai jamais assisté à une conférence internationale. Pourquoi ce bienfaiteur potentiel me choisirait-il? Je ne peux qu'échouer, c'est certain. Mais… qu'est ce que j'ai à perdre? Sur place, je suis pris de panique : nous sommes six candidats et M. Pilley va sûrement nous examiner l'un après l'autre. Or je n'aime pas ça. Je n'ai jamais aimé les examens. Je le dis tout bas à l'homme qui nous accueille avec un sourire affable. "Mais non, répond-il. Ne voyez donc pas les choses comme ça… Voyez-les plutôt comme un jeu… On va s'amuser ensemble, c'est tout…" Je veux protester : ce genre de divertissement n'est pas de mon goût. Mais déjà il m'entraîne dans une pièce où deux cabines ont été aménagées. En une minute, je me retrouve assis devant un microphone, avec des écouteurs immenses sur les oreilles. "Je vais lire quelque chose en français, me dit Pilley, et vous allez le traduire en yiddish. Un conseil : ne réfléchissez pas aux paroles, je veux dire pas trop. Laissez-vous porter par le rythme de ma voix. Vous verrez : c'est facile." Et, déjà, il se met à lire un article politique tiré d'un journal du matin. Je me sens pris, happé, ballotté, incapable de me taire. Eh oui, c'est plus fort que moi. La voix de Pilley force la mienne à sortir de ma gorge. Je m'éloigne du texte, j'invente, je dis n'importe quoi, je m'attends à ce que mon examinateur m'engueule ; mais il ne connaît pas le yiddish, Teddy Pilley. Tant mieux. Tout ce qu'il souhaite, c'est m'entendre, moi, en yiddish. Puisque ça lui chante, faisons-lui plaisir. Au diable, M. Pilley, me dis-je. Vous me suivez? Non? Je force. Pilley s'interrompt, je m'arrête. Maintenant, il lit un discours du docteur Nahum Goldmann, le président du congrès juif mondial. Là encore, je galope. D'autant que j'ai déjà rencontré l'homme, et le sujet m'est familier. L'examen a duré dix minutes, peut-être plus. Pilley enlève ses écouteurs, j'ôte les miens. Il sourit! "Ma décision est prise, me dit-il. Vous ferez partie de l'équipe. Mais, pour la forme, il faut que j'examine les candidats qui attendent dehors." J'ai peur, je dois le montrer, car Pilley me rassure. "Je ne les connais pas, mais je doute fort qu'ils soient plus qualifiés que vous. Allez, soyez tranquille. Je vous ferai signe cet après-midi."

Tiendra-t-il parole? Le soir même, nous dînons ensemble. "Appelle-moi Teddy", me dit-il. Nous sympathisons. Il me vante la vie des interprètes : voyages bien payés, travail bien rémunéré, rencontres excitantes avec les célébrités de ce monde. C'est mieux que le journalisme. Je proteste. J'aime mon métier et refuse qu'il le dénigre. Discussion animée. Arguments pour et contre. Teddy est intelligent, brillant, plein d'humour. Conteur-né, il cite anecdote sur anecdote pour appuyer ses thèses ou illustrer ses idées, toutes plus farfelues les unes que les autres. Il me raconte sa vie de jeune juif en Pologne. Il se souvient de Lvov avec nostalgie. Lvov avec ses marchands et ses intellectuels. Son père était un ténor du barreau. Les gens le saluaient dans la rue. Au restaurant, on se levait pour lui serrer la main. Parmi ses protégés, il y avait un camarade de Teddy, de deux ans son cadet. L'avocat lui achetait livres et vêtements, lui payait ses études, faisant preuve d'une générosité que Teddy s'expliquait par l'amitié qui liait les deux adolescents. Des années plus tard, il en apprit la vraie raison : le garçon était son demi-frère. Tous deux se retrouvèrent après la guerre, à Lvov. Ils passèrent de longues soirées ensemble à échanger leurs souvenirs d'enfance et de jeunesse. "Je n'oublierai jamais ce que je dois à ton père", dit son ami. Et Teddy, ému, le corrigea : "Notre père."

A mon tour de me raconter. Kalman le kabbaliste, Shoushani, Pedro… De tous mes personnages, c'est Pedro qui le fascine le plus. Pour différentes raisons, je suis content d'avoir fait la connaissance de Teddy. Nous décidons de ne pas nous séparer à Genève : nous avons tant de sujets à aborder, tant de choses à partager. En aurons-nous le temps? Oui, bien sûr. Pendant les déjeuners. Et le soir. Nous irons nous promener au bord du lac et parler aux cygnes. "Tu connais Genève?" Non. Je n'y suis jamais allé. Teddy m'en décrit le calme, le climat, l'humeur : c'est le paradis des adorateurs du dieu argent et du mot neutralité, de tous ceux qui fuient le risque et célèbrent la sérénité.

A la fin, nous parlons du travail qui m'attend. Teddy me fournit des détails pratiques, des conseils utiles. Une lettre confirme notre accord. Me voilà presque riche. Pendant quelques mois, mon loyer ne me posera plus de problèmes. Mais une chose continue à m'inquiéter : serai-je à la hauteur? Teddy rit : "Ne t'en fais pas. De toute façon, la plupart des orateurs s'expriment en yiddish : tu auras moins de travail que les autres." Je lui avoue alors le mauvais tour que je lui ai joué ce matin en faisant semblant de traduire… Il éclate de rire : "J'adore… j'adore… Quelle leçon, oui, quelle leçon… Cela m'apprendra…" Je lui promets de ne plus recommencer.

La conférence s'ouvre deux semaines plus tard. J'arrive par le train. En première classe. Comme un prince. Les huit interprètes (anglais, français, hébreu et yiddish) sont logés dans un hôtel somptueux. Notre chef aussi. Il nous invite à prendre le café pour organiser notre travail. "Personne ne vous surveillera, nous dit-il. Je vous fais confiance. Veillez surtout à ne pas traduire le contraire de ce que dit l'orateur. Pour le reste, on s'arrangera."

Il a raison. On s'arrange. Divisés en quatre équipes installées dans des cabines mal sonorisées, nous sommes deux pour chaque langue, mais mon coéquipier et moi n'avons pas grand-chose à faire : beaucoup de discours sont prononcés en yiddish. En bons camarades, nous donnons donc un coup de main pour la traduction française. C'est alors que survient un incident qui m'a coûté pas mal d'argent et causé un certain nombre de désagréments.

Nous sommes à l'avant-veille de la clôture, et je traduis en français le discours du président Goldmann devant le comité exécutif réuni à huit clos.

Il jouit d'une réputation de bon orateur, Goldmann. Chef tout-puissant du Congrès juif mondial qu'il a fondé dans les années trente avec le rabbin américain Stephen Wise pour combattre le péril nazi en Europe, il ne sollicite pas d'avis : il impose le sien. Il encourage le débat mais ne tolère pas la contradiction. Détenteur de pouvoirs mal définis, il est convaincu de savoir mieux que n'importe qui pourquoi et comment gérer les affaires complexes du peuple juif. Il prétend connaître tous les grands de ce monde dont il serait le confident ou le complice : lui seul serait capable d'interpréter leurs intentions. Aujourd'hui, il informe les délégués de ses négociations avec le chancelier ouest-allemand Konrad Adenauer sur les réparations et les indemnités que Bonn devrait payer à Israël et aux survivants des persécutions nazies.

Le débat est douloureux, tendu, orageux. Certains délégués européens et israéliens protestent : ils redoutent que les négociations aboutissent au pardon et à l'oubli. Goldmann les réprimande : "La sentimentalité n'est pas de mise ici ; elle ne nous servira à rien. Soyons pragmatiques. Israël est à bout de souffle, le gouvernement a désespérément besoin de fonds." Des voix coléreuses répliquent : "Et la mémoire sacrée de nos martyrs? Vous allez la vendre contre des marks?" Les passions se déchaînent. C'est la première fois que j'assiste à une séance si désordonnée, si tumultueuse. Tous y participent, chacun s'efforçant de hurler plus fort que son voisin. Nous, les interprètes, ne savons plus où donner de la tête, qui traduire, qui regarder. J'interroge Teddy qui, d'un œil amusé, dans la cabine voisine, répète en anglais ce que tout le monde dit dans un charabia bruyant et incompréhensible. Il me fait passer sa réponse : "Pour nous, celui qui paie est le patron ; et c'est le docteur Goldmann…" Soit, je me concentre sur le président. Général devant ses troupes rebelles, bien que débordé sur ses flancs, il poursuit, seul, son combat. Qu'en est-il de son éloquence et de sa fermeté légendaire? Peu de gens l'écoutent ; et ceux qui l'écoutent lui crient leur désaccord. Il lance des slogans à droite, des remontrances à gauche : peine perdue. Je l'entends vaguement répondre à un ancien ministre letton, le rabbin Mordehaï Nourok, vieillard barbu au visage noble et tourmenté de prophète : "Il ne s'agit pas de faire du sentiment ; il s'agit de sauver l'économie, donc l'existence, de l'Etat juif…" Le rabbin essaie de répondre, mais Goldmann rétorque : "Voilà pourquoi j'ai tenu au huis clos : si le gouvernement ouest-allemand apprend la teneur de nos débats, il risque de le prendre mal." Le rabbin Nourok, d'une voix faible, demande : "La susceptibilité allemande est-elle, à vos yeux, plus importante que celle de nos frères?" Goldmann : "L'argent, l'argent dont Israël a besoin, qui le lui donnera sinon les Allemands?" Des voix couvrent la sienne, moi je n'écoute que Goldmann et je l'entends déclarer : "Il ne faut surtout pas énerver Adenauer ; il ne faut pas trop insister ici sur les crimes allemands ; ça ne nous servira à rien." Une voix : "Et les victimes?" Une autre : "Nous n'aurons donc pas de séance spéciale pour les commémorer?" Une troisième (peut-être est-ce la première) : "Que dira-t-on de nous, et que pourrons-nous répondre? Dans la rue, les Juifs cracheront sur nous." Godmann : "Un homme public ne doit pas craindre la critique et les insultes ; il doit avoir le courage de ses convictions." Des voix : "Donc, que suggérez-vous? Il n'y aura pas de commémoration? Rien ne sera dit?" Goldmann : "Rien ; ça vaut mieux ; c'est plus prudent." Le rabbin Nourok : "On ne récitera même pas le kaddish, la prière pour les morts?" Goldmann : "De quoi Israël profitera-t-il davantage : du kaddish ou des compensations financières allemandes?"

La séance levée, je m'enquiers auprès de mes confrères : ai-je bien entendu? Goldmann s'est-il vraiment opposé au kaddish à la mémoire des victimes? J'ai besoin d'une confirmation car, lorsqu'il faut traduire si rapidement, on a du mal à retenir ce qui a été dit. Mon collègue de cabine me rassure : j'ai bien entendu. François Wahl serait content de son élève : à présent je comprends ce que signifie un conflit cornélien. En tant que traducteur, j'ai juré le secret ; mais comme journaliste, ai-je le droit de ne pas révéler au public israélien et juif les propos scandaleux que je viens d'entendre? Je prends conseil auprès de Teddy. Lui aussi se dit troublé. Comment expliquer la position de Goldmann? Il doit avoir ses raisons. Des raisons d'Etat? "De toute façon, dit Teddy, si tu décides d'en parler dans ton journal, je ne t'en voudrai pas. Mais auparavant, tu vas devoir démissionner de l'équipe."

Panique : vais-je renoncer aux deux cents dollars quotidiens et au per diem béni du système? Redevenir pauvre? Retrouver mes soucis quotidiens et mes insomnies? Le sacrifice me paraît lourd, trop lourd. D'un côté le loyer, la blanchisserie, le métro, le cordonnier, le restaurant : de l'autre, le devoir d'informer le lecteur et, par-dessus tout, la fidélité à la mémoire. "Alors mon vieux? me demande Teddy d'un air curieux. Qu'est-ce que tu décides?" Je ne réponds pas tout de suite : ma gorge est nouée. Je me sens blêmir et finis par murmurer : "Je démissionne, je n'ai pas le choix."

L'entretien se déroule au fond d'un couloir. Le visage avenant de Teddy s'assombrit. Il continue de sourire, comme d'habitude, mais son sourire amical est devenu grave. Il pose sa main sur mon épaule et dit : "Tu sais, je suis fier de toi". Il a dit cela avec tant d'émotion qu'à mon tour je suis ému. Comme si je venais d'accomplir un acte héroïque. Or je n'ai rien d'un héros. La perte de quelques centaines de dollars ne mérite tout de même pas que… D'autant que nous sommes à l'avant-veille de la clôture. Je perdrai deux jours de salaire, peut-être trois. Les paroles de Teddy comptent bien plus. D'ailleurs, cet argent tombé du ciel, c'est à lui que je le dois. "Tu fais honneur à notre profession, reprend Teddy. Vraiment…" Il s'interrompt. Il ne sait plus quoi dire, mon nouvel ami. Mais il se ressaisit. Il continue de réfléchir. Il continue de me féliciter, il parle de l'idéalisme si rare de nos jours, des exigences éthiques, du sens du devoir. Je l'écoute, mais distraitement. Autour de nous, des délégués vont et viennent. La séance reprendra à trois heures de l'après-midi. Sans moi. Moi, je me rends aux bureaux des télécommunications. Fiévreux, je rédige un câble bref et indigné. C'est un scoop. Naturellement, il fait la une. Naturellement, il provoque une véritable tempête en Israël. Si bien que Goldmann est obligé de convoquer une conférence de presse. Les journalistes juifs l'assaillent de questions : est-il vrai qu'il s'oppose à ce que le kaddish soit récité lors de la séance solennelle de clôture? Et qu'il prêche l'oubli? Et que, pour des raisons bassement matérielles, pécuniaires, il trahit l'honneur juif pour plaire aux Allemands? Est-ce digne d'un dirigeant juif d'agir de la sorte? Se rend-il compte des conséquences de son attitude? Pâle, Goldmann s'efforce de garder son calme. Il dit ne pas comprendre. Comment peut-on le soupçonner, lui, Juif d'origine galicienne, ami et collaborateur du rabbin Stephen Wise, de vouloir oublier les victimes du nazisme? Ou de sacrifier la mémoire au rapprochement avec les dirigeants de l'Allemagne? En fait, la question du kaddish n'a même pas été soulevée par le comité exécutif. Le compte rendu paru le jour même dans Yedioth Ahronoth? Elucubration. Il n'y a pas un mot de vrai là-dedans. Il le déclare sur son honneur. D'ailleurs, la séance s'est déroulée à huis clos et tous les participants lui ont juré qu'ils n'en avaient rien soufflé à la presse. Autrement dit : le correspondant du Yedioth Ahronoth a tout inventé. Bien entendu. Goldmann ignore que j'étais présent à la discussion en tant que traducteur… Certes je pourrais, je devrais me lever et rétablir les faits. Dire la vérité. Défendre ma réputation de journaliste. Mais j'ai peur de nuire à Teddy : c'est lui le responsable des interprètes : on pourrait lui reprocher d'avoir engagé un journaliste. Et puis je me sens physiquement et psychologiquement incapable de parler en public. Malade de honte, abattu, malheureux, je quitte la conférence de presse.

Je rentre à l'hôtel. J'appelle Dox. Il me console : ça arrive à tout le monde, me dit-il. Je réponds que ça ne devrait pas m'arriver. Dox a une idée : aller voir le rabbin Nourok, solliciter son témoignage. Ce que je fais. Je raconte tout au rabbin. Je lui dis : "Le docteur Goldmann me traite de menteur : mon avenir professionnel est en jeu. Vous étiez présent. Je vous ai entendu. Je vous ai cité. Dites que je n'ai pas menti." Le rabbin comprend et me donne une déclaration qui me satisfait. Seulement elle fait moins de bruit que le démenti de Goldmann.

Avec les années, Goldmann et moi nous sommes beaucoup rapprochés. Je l'ai souvent critiqué et parfois sévèrement, sinon injustement, mais nos rapports n'en ont jamais été vraiment affectés. Lui ne m'en voulait pas, et moi, j'apprenais à l'apprécier à sa juste valeur. D'abord, il avait le courage de choquer. L'ambiguïté de ses rapports avec Israël était telle qu'il se permit un jour d'exprimer des doutes sur sa survie même : "Peut-être, dit-il, Israël ne restera qu'un épisode dans l'histoire juive." Ben Gourion ne l'aimait pas (il le traitait de Tzigane juif), et Golda Meir se méfiait de ses initiatives auprès des Soviétiques et des Arabes. Personnage controversé, c'était un agitateur qui mettait à mal principes et idées reçues. Il écoutait mal mais s'exprimait bien. Il savait situer les évènements dans un contexte historique qui m'agaçait et me fascinait tout à la fois. Cependant, malgré son égocentrisme, il m'impressionnait par son passé riche d'actions en faveur de notre peuple. Nous évoquions fréquemment les années noires de la guerre. Je le harcelais. "Pourquoi le lobby juif américain n'a-t-il pas œuvré davantage, avec plus de courage et d'abnégation, pour sauver le judaïsme européen?" D'abord il essaya de me persuader que, en Amérique, on ne savait pas ce qui se passait là-bas, dans les pays occupés par les nazis. Ensuite il admit que "Yadanuve-shataknu" : nous savions et nous nous sommes tus. Mais… Mais quoi? Il invoqua des circonstances atténuantes. Jusqu'en 1941, la communauté juive américaine craignait l'antisémitisme. Et il aurait été dangereux de s'opposer au président Franklin D. Roosevelt. Et les juifs n'avaient pas le pouvoir qu'ils possèdent - depuis quelques années. Et puis Roosevelt avait le don de convaincre ses visiteurs juifs qu'il était le meilleur avocat et protecteur de leur peuple.

Un soir, dînant en tête à tête dans son restaurant habituel à New York, je lui rappelai l'incident de Genève : "Comment pouviez-vous mentir à ce point là? Que croyiez-vous que le jeune journaliste que j'étais penserait de vous?" Déjà vieux, ridé, il se mit à rire : "Premièrement, j'ignorais que vous étiez dans la salle pendant le débat : je pouvais donc dire n'importe quoi impunément ; deuxièmement, la différence entre nous, c'est que je suis un politique, et vous non." Et il me donna un conseil : "Ecrivez vos romans, racontez vos histoires hassidiques, mais ne vous mêlez jamais de politique ; ça n'est pas pour vous." Lors d'un autre dîner, en présence de Marion, comme s'il avait oublié ses propres conseils, il me proposa de lui succéder à la présidence de la Fondation pour la mémoire et de la Conférence des réparations, toutes deux financées par les Allemands. Naturellement, je refusai. Mais je suis resté proche du Congrès juif mondial, surtout depuis qu'Edgar Bronfman, aidé par ses adjoints Israël Singer et Elan Steinberg, en a assumé la présidence.

Après Genève, mon amitié avec Teddy Pilley ne cessa de s'épanouir. Lorsque j'avais un pressant besoin d'argent, il me dénichait toujours une conférence internationale où je pourrais exercer mes "talents" d'interprète.

Au printemps de 1960, je viens lui rendre visite à Londres. Le téléphone sonne. Il décroche et je l'entends parler en français : "A quelle date? Je crois que j'ai quelqu'un pour toi. Attends, je vais le lui demander." Il se tourne vers moi : "Que fais-tu la semaine prochaine?" Je lui dis que je n'en sais rien. "Tu peux te libérer pour un travail urgent et bien payé?" Oui, je peux. "Il est d'accord, dit-il à son interlocuteur. Viens demain. Je vous présenterai l'un à l'autre." Il pose le combiné et m'explique : "C'était le prince Andronikov. Tu ne le connais pas? Tu devrais. C'est quelqu'un de spécial. Il est l'interprète personnel du Général de Gaulle. Or il est embêté, le prince. David Ben Gourion arrive en visite officielle la semaine prochaine à Paris. Il aura, lui, son interprète. De Gaulle n'en a pas. Pour lui, c'est une question de prestige national." Voilà pourquoi Andronikov a fait appel à mon ami qui me demande : "Alors, tu vas le dépanner, n'est-ce-pas?" Quelle question, j'accepte, bien sûr. Etre l'interprète de De Gaulle, quel honneur! Etre présent aux entretiens avec Ben Gourion, quel privilège! "Mais promets-moi de ne pas recommencer le coup de Genève!" ajoute Teddy. Je le lui promets.

Le lendemain, je fais la connaissance du prince. Dîner à trois. Le jugement de Teddy est juste : c'est quelqu'un de bien. Très cultivé et informé. Sobre, efficace, totalement fiable. Il possède son métier sur le bout des doigts. Il m'explique de façon détaillée comment se passera l'entretien au sommet. Lui aussi insiste sur la confidentialité. Je m'y engage. Soirée bien remplie. Gagné par l'excitation, je dors mal. En pensée, j'anticipe ma rencontre avec le Premier ministre israélien. Et soudain un frisson me traverse l'échine : je viens de comprendre que je dois renoncer au projet.

Mon journal m'ayant chargé de rendre compte de la dernière visite de Ben Gourion à Washington, lui et moi avons alors inventé une sorte de jeu privé. Informé par un ami de son entourage, je le précédais partout où il se rendait : à la Maison-Blanche (où il fut reçu par le président Eisenhower) aussi bien que chez le vice-président Richard Nixon. Au Sénat aussi bien qu'à la Chambre. Ainsi, lorsqu'il m'apercevait, David Ben Gourion s'exclamait toujours : "Quoi?! Encore vous?" Et maintenant, je l'imagine à l'Elysée, me découvrant aux côtés du Général… Non, je ne peux pas lui faire ce coup-là, je n'en ai pas le droit. Et puis, à ses yeux, j'appartiendrai à l'autre camp, à l'autre côté : que pensera-t-il de moi?

Malgré l'heure tardive, je réveille Teddy et lui annonce ma décision. Il essaie de me raisonner : "Tu n'as qu'à prévenir Ben Gourion : je suis sûr qu'il sera d'accord." Je tiens bon et utilise finalement l'argument décisif : " Teddy, lui dis-je, le journaliste en moi risque de ne pas pouvoir résister à la tentation : tu te rends compte? Ce serait pour moi un scoop formidable… Saurai-je garder le secret? Je ne veux pas vous embarrasser, toi et ton ami le prince."

Long silence. L'argument a porté. "Tu es idiot, dit Teddy de sa voix traînante et chaleureuse. Tu vas perdre pas mal d'argent et une occasion historique qui ne se renouvellera plus de voir deux grands hommes à l'œuvre." Et après un soupir : "Ce que tu dis est idiot, mais… cette fois encore, je suis fier de toi." C'est le professeur Samuel Sirat, futur grand rabbin de France, qui assista aux entretiens.

Aujourd'hui, avec le recul, je reconnais mon erreur et la regrette. En vérité, je n'étais pas sûr de moi : j'avais peur de ne pas être à la hauteur de ma tâche.

Je connus les mêmes doutes lorsque je travaillais pour le Jewish Chronicle de Londres. Son correspondant, Maurice Carr, m'offrit de le remplacer pendant quelques mois. Je brûlais de pouvoir accepter : le prestigieux hebdomadaire du judaïsme britannique payait bien ses collaborateurs et remboursait leurs dépenses. Mais… comment surmonter l'obstacle de la langue? Mon anglais était pire qu'insuffisant. "Tant pis, décida le rédacteur en chef. Vous nous enverrez vos articles en yiddish." Le retour de Carr me rendit malheureux.


"Tous les fleuves vont à la mer"
Auteur : Elie Wiesel
Editeur : Editions du Seuil, 1994

L'AIIC et Communicate! remercient l'éditeur de l'autorisation de publier cet extrait pendant une période de 3 mois.



Recommended citation format:
Elie WIESEL. "Extrait de "Tous les fleuves vont à la mer"". aiic.net June 19, 2003. Accessed November 14, 2018. <http://aiic.net/p/1169>.



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Katherine VANOVITCH

   

We know the rules. The parable crystallizes a dilemma which confronts us often and usually not with the drama of this sudden apprenticeship. But to apply the rules, must we grow numb to dishonesty, deception and the other less honorable forms of human tactics we observe - not only in politics, and not only on the job? Isn't it healthier to remember from time to time why we made the rules and whether are still happy doing the job?

This was thought-provoking. Full marks to whoever posted it.

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Bertold Schmitt

   

Avec toute l'admiration que j'ai pour Elie Wiesel, je reste horrifie de la reaction des deux hommes, de l'interprete et du recruteur, quant a l'attitude a avoir par rapport a une reunion qui se tenait a huis clos et a laquelle ils n'assistaient pas en tant que delegues mais bien en tant qu'interpretes.

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Manuel Sant'Iago Ribeiro

   

Hear, hear!

We all have subject-matters we feel very strongly about...the second episode ilustrates the appropriate conduct, ie refusing the contract! If we don't, we ARE bound by professional secrecy...even in situations where clearly criminal activities are afoot (which was not the case...)...the only acceptable course of action is, to my mind, advising, in strictest confidence, the President of aiic and have aiic, through him/her, decide how best to alert the proper authorities!

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B Doempke

   

I am amazed at Pilley's reaction. He should of course have formally forbidden Wiesel to report anything of the meeting behind closed doors. Whether he stepped down from the team to return to being a journalist is neither here nor there. While he received the information he was an interpreter and therefore bound by the professional secret. He did a disservice to the profession.

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