Trouver la voix ? Chercher l'oreille !

Vous êtes bon interprète - indiscutablement. Votre voix est-elle à la hauteur de votre interprétation ?

Question : Si le message est bon et le vecteur... moins bon, dans quelle mesure le message passe-t-il vraiment ?

Vous êtes bon interprète, vous vous investissez complètement. Et parfois (souvent) vous avez mal à la gorge après une heure ou une journée de travail. Vous craignez peut-être les extinctions de voix.

Vous êtes bon interprète, vous faîtes tout ce qu'il faut pour entretenir aussi bien votre santé physique et mentale que vos connaissances. Mais vous avez une vague appréhension de l'usure prématurée de vos tympans et/ou de vos cordes vocales.

Si aucun des ces énoncés ne vous concerne, changez de lecture. Certains collègues, c'est vrai, on ne se lassse pas de les écouter, tant le métier dont ils font preuve est bien accordé avec leur voix, chaude et équilibrée; d'ailleurs, quand ils sortent de cabine leur voix est aussi "ronde" et harmonieuse qu'à l'entrée. Ceux-là sont gâtés par la nature, ou ont consciemment travaillé à l'arrondir, cette voix. Ils sont généralement mieux protégés des complications O.R.L.

C'est pour les autres que je voudrais rappeler succinctement les éléments fonctionnels de l'incontournable support physiologique de notre "oralité professionnelle". Il est en effet surprenant de voir à quel point les interprètes ignorent et malmènent leur appareil phonatoire - et, partant, les oreilles de leurs auditeurs - alors même que les désordres de ce dernier mettent en péril leur travail, autrement dit leur gagne-pain.

Les remarques et suggestions qui suivent sont le fruit de mes observations empiriques, de lectures, stages, rencontres, réflexions, et surtout de ma petite expérience personnelle autour de la voix parlée comme de la voix chantée. Ce que j'avance est donc nécessairement limité et sans prétention scientifique officielle, et me semble relever tout simplement du bon sens.

Dans la vie courante, nous savons ou sentons tous que certaines voix inspirent confiance plus que d'autres, que certaines apportent de surcroît une sensation de plaisir, esthétique ou autre. A l'inverse il est des voix qui irritent, inquiètent, lassent... Ces sensations sont également ressenties, et à plus forte raison, en conférence par le délégué prisonnier de son casque pendant plusieurs heures d'affilée. Le délégué n'a pas toujours comme nous la faculté de se libérer une demi-heure sur deux du carcan sonore de la voix d'autrui, qui lui injecte dans les oreilles et dans le cerveau des phrases, du sens, mais aussi des "fluides" et autres "vibrations".

Imaginons-nous à la place du délégué qui nous écoute ainsi pendant longtemps, mieux, tentons l'expérience de porter les écouteurs comme il le fait, en salle, ne serait-ce que pendant une de nos demi-heures de repos. Honnêtement, pourrrions-nous tenir heure après heure, jour après jour, comme lui ?

Alors, pitié pour le délégué. Essayons de mettre un peu d'ordre dans ce qu'il reçoit de nous. Prenons d'abord la partie strictement formelle de notre discours, la façon de s'exprimer, en laissant de côté pour l'instant la partie physiologique, vocale. Ici on touche à la fibre communicatrice des interprètes, qui est en rapport inconscient mais direct avec leur voix. Pour nettoyer la forme il faut avoir le courage de s'écouter parler et de mesurer le poids que peut représenter dans une interprétation l'inutile remplissage en "heu", "hum", en râclements de gorge, en "n'est-ce pas" parasites; de s'écouter parler pour vérifier à quel point on brise la continuité du discours en fragmentant la syntaxe dans le débit ordinaire (par exemple: "monsieur le rapporteur nous /pause/ disait tout à l'heure l'énorme difficulté /pause/ intrinsèque de cette...") - ce n'est pas parce que l'original laisse à désirer qu'on doit l'imiter, au contraire.

Autre suggestion : éviter de donner aux auditeurs l'impression qu'on se sent supérieur ou qu'on s'ennuie, que ce soit par le ton employé, la profondeur des soupirs, ou par une désinvolture générale en cabine (bruits d'eau, de papier, de porte, etc.). Tous ces comportements se retrouvent dans la façon dont on utilise (inconsciemment bien sûr) sa voix au micro. Je me borne, pour ce qui est des attitudes de travail, à ces quelques remarques, au-delà desquelles je sortirais de mon sujet.

Voyons le côté physiologique de l'expression. Chaque voix a son lieu normal, là où elle est, comme on dit, "placée". Ce lieu est fonction de la hauteur (registre grave, aigu, moyen), et de l'intensité de cette voix, mais aussi de la conformation spécifique de l'appareil vocal et des résonateurs chez chacun d'entre nous (dimension du pharynx, de la bouche, ossature du visage...) et des habitudes vocales ambiantes (notamment dans le milieu familial où l'on a grandi, celui où l'on vit maintenant) qui peuvent privilégier une communication plus ou moins sonore. De plus ce lieu est fonction de la place des sons dans chaque langue (on prononce par exemple le français plutôt dans le devant de l'appareil vocal, l'anglais beaucoup plus en arrière, l'italien "chante" spontanément dans l'ouverture des voyelles au-dessus de la gorge, l'espagnol a besoin de la scansion énergique des consonnes notamment en gorge...) et cette place des sons correspond pour chaque langue à des fréquences privilégiées. Ceux que ce thème intéresse pourront trouver matière à s'instruire chez A. Tomatis, qui a écrit plusieurs livres sur la voix.

Voilà une énumération très schématique des facteurs sonores qui interviennent dans le placement de la voix, et qui relèvent de l'inné et de l'acquis, du naturel et du culturel.

Il convient aussi de mentionner l'inévitable question du souffle. Savoir gérer sa respiration, c'est capital pour la voix chantée, on le savait - ce l'est moins pour la voix parlée, qui n'exige pas le même genre de tenue et de volume sauf pour certaines professions. Il n'empêche que le travail du souffle chez l'interprète peut puissamment aider au placement de la voix parlée, en particulier s'il s'agit d'une personne de tempérament nerveux.

La question de la nervosité fait directement poser celle de la dimension psychologique de la voix, tant il est vrai que la voix est modelée et souvent perturbée (dans son placement inné aussi bien que "culturel") par des facteurs psychiques temporaires ou constants, et que la voix ne pourra pas ne pas véhiculer l'empreinte de ces facteurs - a fortiori dans l'exercice très absorbant de l'interprétation qui rend impossible à certains toute forme d'auto-contrôle vocal. La voix peut ainsi trahir une fatigue passagère de la personne concernée, ou plus profondément le malaise d'une personnalité qui manque d'assurance, ou qui en a trop, ou encore un bon vieux complexe d'infériorité. La voix alors ne "sort" pas librement - elle inspire aussitôt à l'auditeur une confiance moindre, et de toute façon, elle ne donne pas de plaisir auditif.

En effet, je crois absolument au plaisir de la voix, à celui que l'on prend à se laisser habiter par sa propre voix, à celui que l'on peut donner par cette enveloppe sonore à ceux qui nous écoutent. Affaire de vibrations - nous savons tous qu'il y en a de bonnes et de mauvaises.

Après ce rapide survol des "ingrédients" de la fonction vocale, voici quelques conseils pratiques. Les gens pressés, qui ne veulent pas s'embarrasser d'exercices, doivent savoir qu'il existe en homéopathie des substances intéressantes pour la voix - il vaut mieux les consommer de façon préventive que de devoir prendre de la cortisone lorsque vient l'extinction de voix. Je n'ai pas compétence de prescripteur, mais votre pharmacien pourra vous conseiller. On peut aussi apprendre certains "gestes vocaux" que tout professionnel de la voix - ce que nous sommes indirectement - se doit de connaître. Pour ceux qui sont moins pressés, je développerai un peu plus le sujet de l'acquisition et de l'entretien d'une santé vocale, au-delà des préoccupations vocales immédiates.

Voici deux "gestes pour la voix" qui ne vous coûteront pas trop :

  • éviter, sauf en cas de toux véritable, de vous "éclaircir" la gorge - de toute façon, vous la râclez, très littéralement, et vous faites subir à votre mécanisme laryngé, si merveilleusement sophistiqué, les pires outrages. La plupart des râclages de gorge sont purement psychologiques (je ne parle pas des effets du tabagisme, qui dépassent le cadre et l'objectif du présent article) - on peut s'en passer. Quoi faire ? Prendre une gorgée d'eau, pratiquer la cuillerée de miel ou les bonbons au miel, ou simplement avaler lentement sa salive en ayant le désir d'apaiser les parois de la gorge au lieu de les irriter davantage;
  • essayer de parler "au-dessus", "plus haut" que l'endroit irrité. Souvenez-vous que plus vous vous laissez aller à râcler pour soi-disant éclaircir la voix, plus vous aurez de mal à vous défaire de cette mauvaise habitude, et plus votre gorge deviendra vulnérable. Habituez-vous à éclaircir en parlant plus clair (c'est-à-dire dans un registre légèrement plus élevé).

J'ajouterai des gestes complémentaires, les gestes contre le trac, qui ne concernent pas nécessairement les seuls débutants :

  • inspirer très lentement un minimum d'air jusque dans les talons (ce n'est qu'une image, bien sûr), marquer un moment d'apnée, expirer encore plus lentement; refaire plusieurs fois jusqu'à obtenir le grand calme oriental;
  • imaginer les personnes qui vous effraient (délégués, collègues,...) lorsqu'elles avaient cinq ans et faisaient des tas de sable comme tout le monde à cet âge-là (à vous le choix des variations dans le mode infantile);
  • se dire qu'on s'ennuierait si on n'avait jamais l'occasion d'une petite peur, que c'est une chance d'être ainsi stimulé, et autres formules "auto-positivantes";
  • si la possibilité existe, faire du sport dans les heures ou la journée qui précèdent la circonstance redoutée;
  • de toutes façons, ne pas adopter une attitude recroquevillée, ni dans le corps, ni dans la tête, mais au contraire se déployer, se détendre.

Maintenant, pour le deuxième volet de ces conseils pratiques, je voudrais proposer une démarche, comme une habitude à prendre, dans le sens d'une attitude attentive, à l'intention de ceux qui veulent mieux aimer leur voix. Une telle démarche passe d'une part par une prise de conscience et d'autre part par quelques exercices d'une simplicité extrême, l'idée étant de commencer soi-même à prendre soin de sa voix de façon autonome.

Pour remettre en place une voix qui dérape, on va généralement la confier à l'autorité d'une écoute extérieure, d'un professionnel qui dirige ensuite une rééducation en bonne et due forme. L'écoute extérieure est évidemment nécessaire pour qui ne sait pas s'écouter, mais on peut faire soi-même une grande partie du chemin.

Le premier conseil sera donc de s'écouter parler, le cas échéant grâce aux enregistrements, en surmontant le déplaisir que l'on a à s'entendre (d'une part, parce qu'il faut apprendre à connaître et aimer sa voix, d'autre part parce que votre délégué captif surmonte nécessairement le déplaisir auditif), et sans s'arrêter au sens de ce que l'on dit : il faut se concentrer uniquement sur la qualité sonore de sa voix, en l'analysant pour pouvoir trier ensuite ce que l'on aime, ce que l'on aime moins, ce que l'on voudrait changer dans cette voix. Analyser ces sonorités comme celles d'un instrument de musique : apprendre à entendre les registres de cette voix, ses aigus, ses graves, son médium et à juger de la bonne/mauvaise articulation de ces registres entre eux.

Cette auto-écoute peut utilement être appliquée à la langue maternelle puis être étendue à toutes les langues que l'on pratique : apprendre à entendre comment la voix s'aggrave ou s'éclaircit selon la langue que l'on parle, comment elle change d'intensité d'une langue à l'autre. Si l'on vit et/ou travaille beaucoup dans des langues autres que la langue maternelle et si l'on sent que la voix dans cette dernière perd de sa richesse ou de sa vérité sonores (elle peut même se casser), se remémorer la couleur sonore d'un chant populaire de cette langue, oser le chanter : les chansons populaires sont les vecteurs les plus sincères de la langue et du son de la langue, au coeur de l'oralité dont nous sommes des dépositaires d'une autre espèce. Rappelons en passant qu'on ne saurait trop encourager les professionnels de l'oralité que nous sommes à pratiquer le chant régulièrement - leçons privées, chorales, ensembles, ou au moins "o sole mio" sous la douche tous les matins... Toutes les langues chantent, même quand on les parle.

Exercice pratique : prononcer sans hâte différentes voyelles l'une après l'autre, en prenant le temps d'écouter et de ressentir pour chacune la partie du corps d'où elle semble émaner et où elle semble le mieux résonner (front, nez, gorge, cou, poitrine, estomac... jusqu'aux pieds); quelles que soient les variations individuelles, les voyelles ouvertes, a, o, ê, sonnent plus grave et plus diffus que les voyelles fermées, i, u, ou, qui vibrent de façon plus focalisée et davantage dans la tête.

Chercher dans un deuxième temps parmi ces sonorités, ces impressions, laquelle est davantage source de vibrations et de plaisir. Essayer de rester consciemment dans cette sonorité, de garder la voix dans cette sorte de microclimat sonore, tout en explorant d'autres voyelles, d'autres sons de la même langue. Se mettre enfin à lire, dans cette même "place" vocale, des textes ou des poèmes que l'on aime; le faire de préférence un peu tous les jours (15-20 minutes par jour, sans forcer).

Si l'on réussit à prendre l'habitude de cette place de voix dans la lecture-plaisir, on peut tenter de la retrouver et de la garder dans le travail professionnel, en cabine. Ce n'est pas facile, car une telle auto-écoute strictement vocale accapare un certain pourcentage d'attention constante.

La gestion du souffle est en principe une affaire très simple : il suffit de respirer toujours profondément et calmement. Soit on le fait naturellement, soit la vie moderne nous a ôté ce réflexe, cet atavisme. Or savoir respirer, cela permet de bien asseoir la voix sur la fameuse colonne d'air de manière à maintenir juste la pression nécessaire sous les cordes vocales; de plus, cela permet de calmer les appréhensions et le trac sans calmants ni whisky... Exercice : respirer "dans le ventre", pas dans les épaules, en prenant juste assez d'air, pas trente litres (si on ne sait pas respirer dans le ventre, vérifier, la main sur le ventre, comment on inspire et expire dans les instants précédant l'endormissement). Pratiquer cet exercice à tout moment, systématiquement, jusqu'à en faire une habitude de plus en plus automatique et inconsciente.

Un autre aspect trop souvent méconnu, celui du maintien en cabine : ne pas se coucher, se contorsionner, se voûter sur le micro, mais attirer ce dernier à soi et rester droit sur son siège, quoique sans raideur, en sentant la solidité de la charpente dorsale et la vibration de la voix dans le dos.

Si l'on réussit à prendre ces trois bonnes habitudes : bon maintien, bonne respiration et auto-écoute positive, on aura beaucoup fait pour sa voix, pour soi et pour les auditeurs. Si on se pique au jeu on peut aussi explorer l'énergie vibratoire de la voix et apprendre à s'auto-énergétiser tout en interprétant (si, si, c'est possible), et même peut-être à donner un peu de cette énergie à ceux qui vous écoutent.

Entretemps, on aura compris que la clé de la voix, c'est l'écoute : l'écoute du message que l'on transmet en tant qu'interprète, oui, mais aussi l'écoute de ce qui véhicule physiquement ce message. Cette écoute peut être amoindrie par les blocages et difficultés psychologiques, car la voix est le miroir de l'inconscient et les oreilles refusent alors d'écouter - il est légitime de vouloir dans ce genre de cas chercher l'aide de professionnels. Mais pour la plupart d'entre nous, je suis persuadée qu'il suffit d'une "prise de conscience vocale" assortie d'un minimum de soin, comme je le préconise. Les exercices donnés ci-dessus peuvent aisément s'adapter aux besoins de chacun. S'ils vous paraissent trop simples, tant mieux - ils n'en seront que plus efficaces.

Pour conclure, je me permettrai d'affirmer que mieux on utilise sa voix, mieux on interprète, car il s'agit d'un outil de communication subtil et puissant qui fait partie d'un tout intégrant de façon organique, langage, culture, message et vecteur individuel. Poussant cette considération un peu plus loin, je dirais volontiers qu'il s'agit pour l'interprète de concilier là le corps et l'esprit du discours, en proposant comme principe unificateur le principe de plaisir.


Recommended citation format:
Annie TROTTIER. "Trouver la voix ? Chercher l'oreille !". aiic.net April 20, 2004. Accessed September 16, 2019. <http://aiic.net/p/1471>.



Message board

Comments 1

The most recent comments are on top

Annie Lajoie

   

Cet article captivant me rappelle un conseil très judicieux que j'avais reçu, interprète débutante, d'un collègue chevronné: pour parler moins fort en interprétant, baisser le volume au niveau le plus bas possible sans rendre l'écoute et la compréhension ardues. Ainsi, on fait d'une pierre deux coups: on se fatigue moins, physiquement et mentalement, et on améliore sensiblement la qualité de sa voix pour l'auditeur. Sans compter que le fait de parler moins fort permet de rester plus calme dans les moments difficiles!

Appréciation générale :: 0 0 | 0