La formation d’interprète en langue des signes

Longtemps bannie des écoles, la langue des signes est aujourd’hui largement reconnue dans la plupart des pays industrialisés.

Table de matières

Introduction

ETI, Université de Genève

  • Présentation de l’école
  • Interview de M. Chapuis, coordinateur
  • Interview de Mme Engelhorn, enseignante

DOLA, Interkantonale Hochschule für Heilpädagogik Zürich

  • Présentation de l’école
  • Interview de M. Caramore, co-directeur
  • Interview de Mme Bucher, ancienne étudiante

IDGS, Université de Hambourg

  • Présentation de l’école
  • Interview Mme Scholl, enseignante

Panorama des écoles d’interprète en langue des signes en Europe

Quelques pistes de réflexion

Liste des abréviations utilisées dans ce travail


Introduction

Longtemps bannie des écoles, la langue des signes est aujourd’hui largement reconnue dans la plupart des pays industrialisés. Par ailleurs, les sourds revendiquent l’égalité de leurs droits et leurs besoins quotidiens sont de plus en plus pris en compte.

Ce phénomène explique pourquoi le marché de l’interprétation en langue des signes est en plein essor et pourquoi la demande d’intermédiaires entre sourds et entendants ne cesse d’augmenter. En effet, que se soit lors d’un entretien d’embauche, devant le tribunal ou afin de suivre une formation, les sourds ont de plus en plus recours à des interprètes en langue des signes. Afin de répondre à ce besoin, des écoles formant des interprètes en langue des signes ouvrent leurs portes un peu partout en Europe.

Dans le cadre de ce travail, nous avons choisi de présenter trois institutions offrant une formation d’interprètes en langue des signes : l’Ecole de Traduction et d’Interprétation à Genève, la Dolmetscherausbildung für Gebärdensprache DOLA à Zurich et l’Institut für Deutsche Gebärdensprache und Kommunikation Gehörloser à Hambourg. Le but de notre démarche est de nous concentrer dans un premier temps sur les formations disponibles en Suisse puis, dans un deuxième temps, de compléter notre petite enquête par la présentation l’Université de Hambourg, qui a choisi un modèle de formation complètement différent du modèle suisse.

Afin de recueillir des informations, nous nous sommes basées principalement sur une série d’interviews menées avec des responsables d’école, des professeurs et des étudiants ayant fini récemment leur formation, chacun abordant le sujet d’une perspective différente. Cependant, nous restons conscientes du fait que nous sommes loin d’avoir épuisé ce sujet absolument passionnant.

Enfin, nous tenons à remercier toutes les personnes ayant contribué à la réalisation de ce travail pour leur disponibilité et leur engagement. Nous espérons, en retour, soutenir leur cause en contribuant à éveiller par ce travail l’intérêt pour la profession d’interprète en langue des signes.


ETI, Université de Genève

Présentation de l’école

Depuis une dizaine d’années, l’Ecole de Traduction et d’Interprétation (ETI) de l’Université de Genève est la seule institution à proposer une formation d’interprète en langue des signes en Suisse romande. Il s’agit d’une formation continue d’une durée de deux ans, ce qui correspond à 430 heures de cours (un vendredi et un samedi toutes les deux semaines, à quoi s’ajoutent quatre semaines « bloc » réparties sur les deux ans). Selon un principe cher à l’ETI, les étudiants doivent absolument disposer d’une très bonne maîtrise de leurs différentes langues de travail avant de commencer leurs études. Ainsi, il est demandé aux candidats, préalablement sélectionnés sur la base d’un dossier, de passer un examen d’admission visant à évaluer leurs connaissances en langue des signes, la qualité de leur français, leur aptitude à l’analyse, à la synthèse et à l’expression orale et gestuelle, ainsi que leur connaissance de la culture des sourds. Cependant, il n’est pas nécessaire de disposer d’un titre universitaire afin d’être admis.

Bien que l’idée de créer une formation d’interprète en langue des signes eût été formulée très tôt au sein de l’ETI, elle ne s’est concrétisée qu’en 1994, en étroite collaboration avec la Fédération suisse des sourds (FSS). En effet, à cette époque, une demande de plus en plus forte se faisait ressentir de la part des sourds, qui désiraient non plus de simples intermédiaires, mais de véritables professionnels d’un niveau intellectuel et culturel universitaire. Jusqu’à ce jour, l’ETI a formé deux volées d’environ 15 interprètes en langue des signes, la première entre octobre 1994 et juillet 1996 et la seconde entre octobre 2001 et juillet 2003. La prochaine formation est prévue pour octobre 2004.

La formation est divisée en quatre « champs » : langue des signes, français, interprétation et « environnement sourd ». Le but des cours de langue des signes et de français est l’acquisition d’une excellente maîtrise de ces deux langues (uniquement au niveau oral pour le français). Quant aux cours d’interprétation, ils débutent par une introduction à l’interprétation, puis les étudiants apprennent à faire de l’interprétation consécutive, avant de passer à l’interprétation simultanée. Le champ « environnement sourd » comprend notamment des cours de déontologie, d’histoire et de culture des sourds, plusieurs branches théoriques et des domaines de spécialité, comme le droit ou l’économie. En plus des cours sont prévus deux stages, un par année. Lors du premier, l’étudiant accompagne un interprète afin de se familiariser avec son environnement de travail. Puis, lors du deuxième, il a l’occasion de s’essayer lui-même à l’interprétation, sous la supervision d’un interprète.

Selon Mme Doris Schmidt Fourmont, conseillère aux études de l’ETI, les étudiants sont pour la plupart des personnes issues de professions sociales (éducateurs spécialisés, assistants sociaux,…) qui s’intéressent particulièrement à la langue des signes. En ce qui concerne les professeurs, on trouve à la fois des sourds (cours de langue des signes), des interprètes entendants ayant le français comme langue A (cours de français), des interprètes français / langue des signes, ainsi que des spécialistes des différents domaines enseignés.

Interviews

1. Martin Chapuis, coordinateur de la formation d’interprète en langue des signes à l’ETI et directeur adjoint de la Fédération suisse des sourds (FSS)

Martin Chapuis a d’abord exercé le métier d’éducateur avant d’ouvrir, en 1987, le Centre culturel des sourds de Lausanne. Il a commencé à travailler pour la FSS en 1992 et contribua à mettre sur pieds la formation d’interprète en langue des signes offerte par l’ETI, qu’il a d’ailleurs lui-même suivie en tant qu’étudiant entre 2001 et 2003.

Comment expliquez-vous qu’il ait fallu attendre 1994 pour qu’une formation d’interprète en langue des signes soit créée ?

Il faut savoir que pendant longtemps, la langue des signes fut complètement dénigrée, voire interdite, et que les sourds n’avaient par conséquent absolument pas conscience de sa valeur. En effet, on considérait qu’un sourd cultivé devait être capable de parler. D’ailleurs, lorsque j’ai commencé à enseigner dans une école pour sourds au début des années 1980, on n’avait le droit d’utiliser ce qu’on appelait alors « les gestes » que si on parlait en même temps, ce qui était bien sûr impossible puisque les deux langues ont des structures complètement différentes. Ce n’est qu’au cours des années 1980 que la langue des signes fut progressivement reconnue dans la plupart des pays européens. Grâce à cette évolution, les sourds se rendirent enfin compte que leur langue possédait une grammaire et une syntaxe et qu’elle pouvait être enseignée, au même titre que n’importe quelle autre langue. Les premiers cours de langue des signes purent alors être organisés et on a également commencé à envisager de former des interprètes.

Quel a donc été le facteur déterminant pour qu’enfin une formation d’interprète en langues des signes voie le jour à l’ETI ?

Ce mouvement de reconnaissance de la langue des signes a été accompagné en Suisse romande par ce qu’on appelle le « réveil sourd » : des groupes militants se sont formés avec pour but de se battre contre l’image misérabiliste que la société avait des sourds. Parmi leurs revendications figurait celle de disposer d’interprètes neutres et compétents, assurant une fonction purement linguistique et leur permettant ainsi de vivre de manière autonome.

C’est dans ce contexte-là que l’Institut de perfectionnement des travailleurs sociaux (INPER), à Lausanne, a lancé une formation pilote d’interprète en langue des signes d’une durée de deux ans, entre 1985 et 1987. Le projet prévoyait qu’à partir de 1990, l’ETI reprendrait le flambeau et mettrait sur pieds une formation de type universitaire. Malheureusement, il a été abandonné en raison d’une querelle entre l’ETI et l’Association suisse d’aide aux sourds démutisés (ASASM), chargée du projet.

En 1992, l’ASASM fut dissoute et remplacée par la Fédération suisse des sourds (FSS), qui a tout de suite fait de la formation des interprètes en langue des signes sa priorité. Il était absolument capital pour la FSS que l’ETI prenne en charge cette formation, car il s’agissait de bien distinguer deux activités : celle d’assistant social et celle d’intermédiaire linguistique. De plus, il était temps que la langue des signes soit reconnue en tant que langue à part entière, et donc digne d’entrer à l’université et de bénéficier d’une structure reconnue, solide et professionnelle.

Pourquoi la formation n’a-t-elle pas lieu à intervalles réguliers ?

Il s’agit d’une formation continue, qui ne fait pas partie de « l’offre de base » de l’ETI et qui est financée par l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS). Pour obtenir les subventions nécessaires, la FSS, qui gère le Service romand d’interprètes en langue des signes (SRILS), doit respecter la clause du besoin, c’est-à-dire prouver qu’il n’y a pas assez d’interprètes sur le marché romand et qu’elle n’est pas en mesure de faire face à la demande.

Pourquoi l’ETI a-t-elle choisi d’enseigner uniquement la langue des signes française (LSF) au détriment de la langue des signes suisse romande ou de la langue des signes internationale, par exemple ?

Il n’y a pas de grande différence entre la LSF et son pendant suisse romand. La syntaxe et la grammaire sont absolument identiques et il existe tout au plus certaines variantes lexicales et certains régionalismes.

Par ailleurs, s’il existe bel et bien un certain nombre de signes internationaux, parler de « langue des signes internationale » est exagéré. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’une manière de s’exprimer qui ressemble au mime, d’une sorte de code entièrement artificiel. Toutefois, comme cette forme de communication rencontre un très grand succès, certains interprètes l’apprennent par la suite.

Il est en outre intéressant de constater que partout dans le monde, les langues des signes ont presque la même structure et la même syntaxe, même si on assiste bien entendu à des grandes différences de lexique. Cela explique peut-être pourquoi les sourds voyagent beaucoup. En effet, où qu’ils aillent, ils arriveront toujours à s’intégrer à la communauté sourde locale et à se faire comprendre. A mon avis, ce phénomène est dû au fait que toutes les langues des signes répondent aux mêmes contraintes de logique. Si je veux dire, par exemple « Je pose ce stylo sur la table. », je suis obligé de dessiner d’abord la table. Sinon, je vais poser mon stylo dans le vide ! De plus, la langue orale est condamnée à une succession de sons, alors qu’en langue des signes, on peut signer deux idées en même temps, car on a tout l’espace à disposition. Je vais donc en même temps signer mon stylo et le poser.

Quelles sont les branches enseignées dans les cours théoriques et en quoi sont-elles particulièrement importantes ?

Ces branches couvrent trois domaines : les assurances sociales, l’étiologie des surdités et la psychologie. Elles ont toutes été introduites en 2001, principalement pour deux raisons.

Premièrement, elles traitent de sujets auxquels les interprètes sont régulièrement confrontés dans la pratique, pour accompagner un sourd chez le médecin ou lors d’une intervention dans un cadre juridique, par exemple. Deuxièmement, on s’est rendu compte que la langue des signes, qui n’avait pas pu évoluer librement et n’avait jamais été utilisée à un niveau universitaire, souffrait d’un certain vide terminologique, surtout lorsqu’il s’agit de désigner des concepts auxquels les sourds n’ont jamais eu accès jusqu’à aujourd’hui. Ces cours ont donc également pour but de favoriser l’émergence d’un lexique. C’est pourquoi plusieurs sourds y assistent, l’enseignement étant donné en français par des spécialistes et interprété en langue des signes. En effet, comme les sourds sont les seuls à pouvoir créer leur langue, cette approche leur permet, d’une part, d’avoir accès aux concepts et, d’autre part, de décider quels sont les termes les plus appropriés pour les désigner.

Quels sont, en général, les contacts des étudiants avec la communauté des sourds durant leurs études ?

Même si la plupart d’entre eux ont déjà d’importants contacts de par leur activité professionnelle, nous insistons pour qu’ils participent également aux activités de la communauté : à la Journée romande des sourds, aux conférences ou aux sorties, par exemple. En effet, celui qui apprend la langue des signes n’a pas la possibilité de faire des séjours linguistiques, partager un moment de loisir avec des sourds lui permet donc de se tenir au courant de l’évolution de la langue.

Y a-t-il un grand nombre d’échecs ou d’abandons parmi les étudiants suivant la formation de l’ETI ?

Etant donné que nous pouvons accepter au maximum 16 étudiants par volée, nous sommes obligés d’en éliminer un certain nombre lors de l’examen d’entrée, dont le taux d’échec se monte à environ 50%. Par conséquent, les cas d’échec ou d’abandon sont relativement rares. Cela dit, cette formation est très exigeante, car elle est très serrée dans le temps et demande un gros investissement personnel, notamment pour préparer les cours, se maintenir à niveau en langue des signes et développer des contacts avec la communauté des sourds. Il y a donc toujours quelques échecs aux examens de première année et quelques abandons liés à la surcharge de travail.

Que pensez-vous d’une formation du type de celle proposée par l’Université de Hambourg, un programme à plein temps lors duquel les étudiants apprennent en même temps la langue des signes et le métier d’interprète ?

Ce n’est pas la formule que nous avons retenue, car il nous paraît capital de conserver une distinction entre l’apprentissage d’une langue et l’apprentissage des techniques d’interprétation. En effet, il ne suffit pas d’être bilingue pour savoir interpréter et nous voulons éviter qu’une telle confusion s’installe dans l’esprit des élèves. C’est d’ailleurs ce point de vue qui prévaut de manière générale dans les régions francophones, contrairement aux régions germanophones.

Quels sont actuellement les domaines où la demande d’interprètes en langue des signes est la plus forte ?

Etant donné que toutes les demandes transitent par le SRILS, il est relativement facile d’établir des statistiques. Ainsi, si on observe le rapport d’activités de l’année 2003, on constate que sur 4 166 demandes, le SRILS a pu répondre favorablement à 3 635 d’entre elles, ce qui représente 14 766 heures de travail, réparties entre 25 interprètes. La plupart des demandes concernent la formation (niveau scolaire et supérieur) et les activités professionnelles (66%). En deuxième position, on trouve les entretiens et les assemblées, avec 17%. Il est également intéressant de constater que 59% des interventions ont eu lieu dans le canton de Vaud, contre 19% seulement pour le canton de Genève, par exemple.

Qu’est-ce qui distingue, dans les grandes lignes, l’interprétation entre deux langues parlées de l’interprétation entre une langue parlée et la langue des signes ?

Elles peuvent être regroupées en deux catégories : les différences d’ordre politique et les différences d’ordre technique. Les différences d’ordre politiques sont liées au fait que la langue des signes n’est pas encore reconnue partout et, même là où elle l’est, elle n’est pas toujours très visible. On interprète donc toujours entre une langue minoritaire et une langue majoritaire. Cela a pour conséquence que l’interprète joue un rôle d’ambassadeur et de promoteur de la langue, puisqu’il « met en lumière » la langue des signes.

Quant aux différences d’ordre technique, elles sont relativement évidentes : l’interprète en langue des signes est beaucoup plus visible que l’interprète qui travaille en cabine. Il doit donc être particulièrement extraverti et capable de se contrôler, car, lorsqu’il se trouve sur une scène devant une assemblée, il doit paraître à l’aise et détendu. Il ne peut pas arriver au travail avec les traits tirés et d’énormes cernes sous les yeux !

Par ailleurs, il me semble encore important de signaler le fait que les interprètes en langue des signes ne font pratiquement jamais d’interprétation consécutive. En effet, ils n’ont pas besoin d’installation particulière pour interpréter simultanément. De plus, il n’est souvent pas possible de convoquer deux interprètes qui se relayent, car les coûts seraient trop élevés. Le temps de travail d’un interprète est alors limité à deux heures comprenant deux pauses de 10 minutes.

Que pensez-vous de la politique de la Suisse en matière d’interprétation en langue des signes ?

En ce moment, nous sommes sur le bon chemin, même si les pressions pour faire des économies sont de plus en plus fortes. Dans le cadre de la formation, les coûts liés au handicap sont pris en charge par l’Assurance Invalidité. Les sourds désirant faire des études ou un apprentissage ont donc droit à un interprète, et cela sans aucun plafond financier. Pour ce qui est des demandes individuelles, les sourds doivent payer environ 30.- à 40.- de leur poche, le reste étant également subventionné. Je reste néanmoins déçu que l’initiative populaire « Droits égaux pour les personnes handicapées » ait été refusée le 18 mai 2003. Heureusement, le contre-projet a été accepté, ce qui a permis de nombreuses améliorations, par exemple le fait que les allocutions du Conseil fédéral soient systématiquement interprétées en langue des signes à la télévision.

2. Marguerite Engelhorn, professeur de français oral dans le cadre de la formation d’interprètes en langue des signes de l’ETI.

Marguerite Engelhorn a d’abord été professeur à l’unité d’interprétation de l’ETI. Elle s’est beaucoup investie afin que soit mise sur pieds la formation continue d’interprète en langue des signes. Elle a exercé le métier d’interprète français / anglais / espagnol pendant plusieurs années et se consacre aujourd’hui exclusivement à la traduction.

Quel est l’objectif des cours de français oral que vous donnez à l’ETI ?

L’objectif est de sensibiliser les stagiaires à la qualité de la langue parlée, de perfectionner, le cas échéant, leur français et de les amener à une rapidité d'idéation et d'expression nécessaire dans toutes les formes d'interprétation.

Pourquoi avez-vous décidé d’exercer cette activité ?

A vrai dire, le nombre d'heures de cours que je donne est assez réduit. Il s'agit néanmoins d'une véritable activité, tout à fait prenante et intéressante. Je l’ai entreprise lorsque j'enseignais l'interprétation à l'ETI. Notre unité avait été sollicitée pour participer à un cours de formation d'interprètes en langue des signes qui se donnait à Lausanne. A l'époque j'avais relativement plus de disponibilités que mes collègues de langue française, c'est pourquoi je me suis chargée de cette collaboration. Ce premier contact m'a montré à quel point les futurs interprètes en langue des signes étaient axés sur la langue des signes, un peu au détriment du français oral. J'ai donc proposé qu'un certain nombre d'heures de cours soient réservées au perfectionnement du français oral et j'ai accepté de donner ce cours dans l'optique d'une interprète chevronnée. Cet enseignement n'a pas grand chose de théorique. Il est essentiellement fondé sur des exercices pratiques.

Que voulez-vous communiquer à vos étudiants ?

J'espère faire comprendre aux stagiaires l'importance de la précision et de la justesse de l'expression.

Quel a été votre parcours avant d’enseigner à l’ETI ?

Je suis interprète de formation. J'ai fait mes études à l'ETI après une licence d'anglais à Toulouse.

Quelle(s) autre(s) activité(s) exercez-vous ?

Actuellement je n'exerce plus l'interprétation et n'ai aucune autre activité d'enseignante, mais je fais des traductions, principalement bénévoles.

Qu’est-ce qui différencie, selon vous, l’interprétation en langue des signes de l’interprétation entre deux langues parlées ?

Je ne connais personnellement pas la langue des signes et je n'ai pas fait d'étude scientifique sur la perception auditive et la perception visuelle. Je dirai donc simplement que je ne vois pas de différence fondamentale car, sur le fond, l’exercice est le même. On est en présence de deux langues ayant le même statut, et aussi éloignées l'une de l'autre que le français et le chinois, ce qui entraîne des différences de construction, de syntaxe et de grammaire. Ces différences font appel à un détachement de la langue source que nous appelons "recul" et que les interprètes en langue des signes américaine appellent "décalage".


DOLA, Interkantonale Hochschule für Heilpädagogik Zürich

Présentation de l’école

C’est l’année 1981, déclarée Année des sourds et des malentendants, qui a donné l’élan nécessaire à la création de la Dolmetscherausbildung für Gebärdensprache (DOLA, école qui propose une formation d’interprètes en langue des signes) à Zurich. Cette année a d’abord permis de sensibiliser le public et les autorités aux problèmes rencontrés par cette minorité. Pour les sourds européens, elle fut aussi l’occasion d’entrer en contact avec des sourds du monde entier – et de constater que nombre d’entre eux bénéficiaient d’un bien meilleur statut, notamment aux Etats-Unis. Ainsi est né un véritable mouvement de protestation de la part des sourds, revendiquant l’égalité de leurs droits et rejetant la tutelle des entendants.

La DOLA, seule école proposant une formation d’interprète en langue des signes disponible en Suisse allemande, a passablement évolué au cours des années. En 1987, année de sa création, la formation se présentait sous la forme de cours de soir. Plus tard, les cours furent organisés sur deux jours et demi par semaine et finalement sur deux jours par semaine. Ce n’est qu’en 2001 que la DOLA fut intégrée à la Hochschule für Heilpädagogik (Haute école pour la pédagogie spécialisée), même si les deux institutions travaillaient déjà depuis longtemps en étroite collaboration. La DOLA s’adresse principalement aux personnes ayant déjà une activité professionnelle et l’âge des étudiants est en moyenne 30 ans.

Depuis que la DOLA fait partie de la Hochschule für Heilpädagogik, il est nécessaire d’être titulaire d’une maturité, d’une maturité professionnelle ou d’un certificat équivalent afin d’y être admis. Par ailleurs, les candidats doivent remplir les conditions suivantes :

  • maîtriser l’allemand et le suisse allemand (accent accepté)
  • avoir suivi tous les cours de langue des signes suisse allemande de la Fédération suisse des sourds
  • entretenir des contacts avec la communauté des sourds depuis au moins quatre ans (indiquer une personne de référence)
  • réussir l’examen et l’entretien d’admission

Dans le futur, l’école considérera également la connaissance d’une ou plusieurs langues étrangères comme un atout.

La formation offerte par la DOLA est une formation continue d’une durée de quatre ans. Les cours ont lieu chaque jeudi et chaque vendredi, ainsi que durant douze semaines « bloc » réparties sur les quatre ans. Entre les semestres, les étudiants effectuent de nombreux stages : ils commencent par des stages interculturels d’un à deux jours (dont le programme dépend des activités organisées par la communauté des sourds durant les quatre ans), puis ils passent à des stages d’observation, individuels ou en groupe, pour finir avec des stages d’interprétation, effectués d’abord en groupe, puis seuls.

Les 1800 heures de cours que comprend la formation couvrent sept domaines d’études :

  • linguistique de la langue des signes suisse allemande : analyse, pratique et perfectionnement de la langue des signes
  • linguistique de l’allemand et du suisse allemand : analyse, pratique et perfectionnement de ces deux langues, dans le but de les comparer à la langue des signes
  • sociologie et interculturalité : histoire sociologique, culture des sourds, intégration des sourds dans la société et éthique des interprètes
  • théorie et technique de la traduction, de l’interprétation et de la translittération: cours pratiques durant lesquels les étudiants peuvent s’entraîner à l’interprétation consécutive, puis simultanée et cours théoriques abordant diverses problématiques, comme les différences de compétence linguistique ou de niveau de formation chez les sourds ou les difficultés liées à l’interprétation pour une minorité

En plus de l’entraînement à l’interprétation en allemand, en suisse allemand et en langue des signes, les étudiants s’exercent à la translittération de textes dits « figés », comme la Bible ou les textes juridiques, c’est-à-dire à l’interprétation mot-à-mot de la structure des phrases allemandes. Ils sont également initiés aux techniques de communication destinées aux sourds-aveugles.

  • psychologie cognitive et mémorisation
  • applications pratiques : stages, analyse des stages, dynamique de groupe
  • recherche et développement : réalisation de projets de recherche individuels, rédaction du travail de diplôme.

La direction de la DOLA est assurée conjointement par une sourde, Mme Patty Herman-Shores et un entendant, M. Benno Caramore. A l’heure actuelle, l’école emploie neuf professeurs (cinq sourds et quatre entendants) qui sont des spécialistes dans différents domaines comme la pédagogie, la linguistique, l’enseignement ou l’interprétation.

Ces professeurs essaient d’harmoniser leurs enseignements en abordant dans chacun de leurs cours un même thème vu sous un angle différent. Prenons le sujet de l’informatique à titre d’exemple :

  • Des spécialistes invités, sourds ou entendants, donnent des cours théoriques d’informatique, soit en langue des signes, soit en langue parlée.
  • A l’aide de simulations de situations d’interprétation jouées par des acteurs sourds et entendants, les étudiants peuvent s’entraîner à l’interprétation.
  • Les étudiants font des stages dans le domaine de l’informatique.

Par ailleurs, l’école a l’avantage d’être située dans le même bâtiment que la Gebärdensprachlehrerausbildung (GSLA, Formation pour enseignants en langue des signes), ainsi que le GS Media, un centre de recherche pour la langue des signes. Par ailleurs, les cours de langue des signes de la FSS se déroulent dans ces locaux. Cette proximité permet une grande interaction entre les différents secteurs : les étudiants de la DOLA peuvent par exemple compter sur le soutien des chercheurs de le GS Media pour réaliser leur travail de diplôme, et les étudiants sourds de la GSLA peuvent aider les étudiants de la DOLA en participant aux simulations d’interprétation en tant qu’acteurs. Ainsi, le contact entre les deux cultures est grandement facilité.

Actuellement, la DOLA compte 35 étudiants en formation, une volée de 19 étudiants ayant commencé en 2000, et une volée de 16 étudiants ayant commencé en 2003. L’école organise en outre des séminaires de formation continue pour les interprètes déjà actifs, auxquels participent environ 20 à 25 des 29 personnes exerçant cette profession en Suisse allemande.

Interviews

1. Benno Caramore, professeur et co-directeur de la DOLA

Benno Caramore a contribué à la création de la formation pour interprètes en langue des signes de la DOLA. Aujourd’hui, il est co-directeur de l’école et enseigne également dans le cadre de cette formation. Il donne en outre des cours à la Berufsschule für Hörgeschädigte (Ecole professionnelle pour malentendants) et préside le Verein zur Unterstützung der Gebärdensprache der Gehörlosen (VUGS, Association pour la promotion de la langue des signes des sourds).

Quels sont les cours que vous donnez ?

La phonétique du bon allemand, un cours qui fait partie de la linguistique de l’allemand et du suisse allemand, ainsi que des matières qui entrent dans le domaine de la théorie et technique de la traduction, de l’interprétation et de la translittération et des branches touchant à l’histoire, à la sociologie et à l’interculturalité.

Depuis quand enseignez-vous à la DOLA ?

Je me suis beaucoup investi dès la création de la DOLA, en 1987. J’ai d’abord été directeur, puis co-directeur. En réalité, je n’ai été employé à 100% par la DOLA, même si j’ai souvent dépassé le pourcentage prévu dans mon contrat car, surtout à ses débuts, l’école disposait de moyens financiers très limités. En effet, elle n’était pas encore suffisamment connue pour être soutenue par des organes publics.

Quelle(s) autre(s) activité(s) exercez-vous ?

La plupart des professeurs ne travaillent pas à 100% pour la DOLA : nous sommes neuf à nous partager un taux de travail de 300%. A côté de mon activité de professeur, je m’occupe de nombreuses autres tâches indirectement liées à la formation des interprètes, dans le cadre de ma fonction de co-directeur de la formation.

Comment êtes-vous entré en contact avec la langue des signes et la communauté des sourds ?

En 1981, j’ai rédigé un travail de mémoire à l’Université de Zurich intitulé Pilotstudie zur Erfassung der Gebärdensprache an der kantonalen Gehörlosenschule in Zürich (Etude pilote pour la saisie de la langue des signes à l’Ecole cantonale des sourds de Zurich). Il s’agissait d’une analyse des structures linguistiques de la langue des signes (phonèmes, morphèmes, structures des signes au niveau du mot et de la phrase). Je ne connaissais alors pas encore la langue des signes, mais j’étais déjà entré en contact avec des sourds en 1980, lors d’un stage à l’école cantonale des sourds de Zurich. Comme j’étudiais la linguistique, j’ai donc essayé d’analyser la langue des signes grâce à des techniques de saisie de données et des systèmes de transcription inspirés de la linguistique. Pour ce faire, je me suis basé sur plusieurs dialogues avec des adultes sourds, ce qui m’a permis de me familiariser avec leur culture. A l’époque, il n’existait pas encore de cours de langue des signes en Suisse allemande et je me suis rendu à plusieurs reprises au Centre socioculturel des sourds, à Paris, pour apprendre la langue des signes française, ainsi que les méthodes d’enseignement des professeurs de langue des signes.

Ensuite, à partir de 1982, j’ai travaillé bénévolement afin d’organiser des cours de langue des signes en Suisse allemande, en collaboration avec le Dr Penny Boyes Braem, une chercheuse américaine vivant en Suisse.

En 1986, j’ai consacré ma thèse de doctorat au statut de la langue des signes en Suisse et à la pédagogie spécialisée[1], avant de changer d’orientation en 1987 pour m’intéresser exclusivement à la formation des interprètes en langue des signes.

Quel est votre parcours professionnel ?

Je suis commerçant de formation. J’ai d’abord exercé ce métier en Suisse allemande. Puis je suis parti travailler deux ans en Suisse romande, deux ans au Royaume Uni et finalement deux ans en Espagne.

Plus tard, après avoir suivi un « enseignement de deuxième chance » j’ai fait obtenu ma maturité à Zurich et je suis devenu enseignant à l’école secondaire. Par la suite, j’ai étudié la linguistique, l’éducation spécialisée et l’histoire sociologique. J’ai obtenu ma licence dans ces trois branches et rédigé ma thèse de doctorat en 1986.

En quoi l’étude de la phonétique est-elle particulièrement importante pour les futurs interprètes en langue des signes ?

Il est primordial pour interpréter des énoncés parlés ou signés de bien connaître les différentes possibilités de mimiques ainsi que d’avoir des notions de kinesthésie de notre appareil vocal, c’est-à-dire l’enchaînement des différents mouvements, nécessaires à la prononciation. En effet, lorsque nous formons des sons dans notre bouche et notre larynx, nous ne sommes pas toujours conscients des mouvements que nous effectuons lors de la prononciation. Etant donné que la langue des signes suisse allemande se caractérise par l’utilisation de la bouche afin de compléter les signes, la phonétique permet aux étudiants de prendre conscience de l’importance des ces mouvements buccaux, que ce soit lorsqu’ils parlent eux-mêmes la langue des signes ou lorsqu’ils regardent un sourd en train de signer.

Qu’est-ce qui différencie, selon vous, l’interprétation entre une langue parlée et la langue des signes de l’interprétation entre deux langues parlées ?

Il est difficile d’être exhaustif, mais je vais essayer de mettre quelques points en évidence. Pour résumer, on pourrait dire que les interprètes en langue des signes

  • font surtout ce qu’on appelle du Community Interpreting, c’est-à-dire de l’interprétation dans une situation de la vie de tous les jours. Cela peut être à l’occasion d’une visite chez le médecin, d’une formation ou d’une formation continue, d’une audience judiciaire, d’un cours de sport… bref, de tout ce qui touche à la vie pratique. Ainsi, il est plutôt rare qu’ils fassent de l’interprétation de conférence, contrairement aux interprètes de langues parlées.
  • interprètent toujours au service d’une minorité et sont donc souvent confrontés à des problèmes liés à l’interculturalité.
  • se servent d’un code visuel et orienté vers le mouvement, et non d’un code acoustique et oral. Bien que la langue des signes soit corporelle, elle n’est en aucun cas une sorte de pantomime : elle se base sur des règles linguistiques très strictes. Seulement, la plupart des interprètes n’apprennent cette langue qu’à l’âge adulte et ne se rendent compte qu’au cours de leurs études de la difficulté de communiquer de manière grammaticalement, sémantiquement et pragmatiquement correcte.
  • se trouvent au centre de l’attention, car ils sont beaucoup plus visibles que les interprètes parlant dans un micro depuis une cabine au fond de la salle. Cette situation stressante est souvent à l’origine d’une certaine crispation qui non seulement rend le discours en langue des signes difficile, car l’interprète doit parler avec tout le haut du corps, mais qui peut également provoquer des problèmes de santé chroniques.
  • travaillent au service d’un groupe de personnes beaucoup plus hétérogène que les interprètes de langues parlées. Même lorsqu’ils interprètent une conférence ils ne se trouvent jamais en face de participants ayant le même niveau de formation, ni les mêmes connaissances et donc les mêmes besoins et exigences.

A votre avis, comment le marché va-t-il évoluer ? Dans quels domaines la demande va-t-elle encore augmenter ?

Avant d’aborder la question de l’avenir, je souhaiterais évoquer brièvement l’évolution du marché par le passé. Jusqu’à la création de la DOLA, on ne pouvait pas parler d’un véritable marché, car il n’existait aucune formation d’interprète en langue des signes en Suisse allemande. Bien sûr, il y avait déjà des interprètes en langue des signes, mais il s’agissait plutôt d’amateurs ayant des parents ou des amis sourds ou malentendants.

Nous ne possédons donc de chiffres représentatifs qu’à partir de l’année 1987 :

Evolution du nombre d’interventions de 1987 à 1993

Année Nb d’interventions Augmentation en %
1987
397
-
1988
455
14
1989
495
9
1990
584
18
1991
956
63
1992
1524
60
1993
1924
26

Voyant que la demande ne cessait d’augmenter au fil des années, l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS) a décidé en 1994 de limiter l’augmentation du nombre d’interventions à 10% par année. C’est pourquoi les chiffres disponibles depuis 1993 ne sont pas représentatifs de la véritable demande. La colonne des demandes n’ayant pas pu être satisfaites montre que le nombre d’interprètes en langue des signes est loin d’être suffisant pour répondre aux besoins de la communauté des sourds et des malentendants.

Evolution du nombre d’interventions de 1994 à 1998

Année Nb d’interventions Nb de demandes n’ayant pas pu être satisfaites
1994 2148 inconnu
1995 2242 135
1996 2348 226
1997 2557 241
1998 2855 365

Etant donné que le nombre des interventions ne cessait d’augmenter, la gestion de ce secteur a été confiée à Procom, une entreprise d’aide à la communication pour sourds située à Wald, dans le canton de Zurich. Cette réorganisation a permis un traitement beaucoup plus professionnel des demandes, mais il a fallu attendre l’année 2000 pour remarquer une véritable amélioration car, jusque là, la progression du nombre de demandes est restée limitée à 10%.

Evolution du nombre d’interventions de 1999 à 2003

Année Nb d’interventions Augmentation en %
1999 2248 -22
2000 3238 +44
2001 4204 +29
2002 5260 +25
2003 5759 +10

Un dernier tableau présente de manière très claire à quel point et à quelle vitesse la demande a augmenté:

Interventions en heures (temps de voyage et d’interprétation) entre 1999 et 2003

An Heures Augmentation en %
1999 15650
2003 26706
+71%

Malgré tout, ces chiffres masquent encore un certain nombre de demandes potentielles : celles des sourds qui habitent dans des régions si éloignées qu’ils n’ont jamais recours aux services d’un interprète. En effet, ces derniers habitent pour la plupart dans la région du plateau.

Dans son rapport annuel 2003, Procom explique qu’elle a atteint les limites de ses capacités et que de nombreux sourds on manifesté leur mécontentement face au nombre élevé de demandes n’ayant pas pu être satisfaites (environ 500). Elle espère que la situation s’améliorera dès l’automne 2004, grâce à l’arrivée sur le marché de 16 nouveaux interprètes.

L’entreprise Procom est par ailleurs convaincue que la demande augmentera encore au cours des trois prochaines années et elle prévoit pour 2006 environ 7500 interventions, correspondant à quelques 33 500 heures de travail.

Ces observations m’amènent à tirer deux conclusions. Premièrement, l’énorme augmentation du nombre de demandes montre que les malentendants se sont rapidement rendu compte du fait que l’interprétation en langues des signes permettait d’améliorer et de faciliter de façon considérable la communication entre sourds et entendants. Deuxièmement, les interprètes en langue des signes ont ouvert aux sourds et aux malentendants l’accès à de nouvelles formations, ce qui a renforcé leur intégration au sein de la société et a empêché que certains d’entre eux ne se retrouvent au chômage.

En ce qui concerne l’avenir, on peut dégager plusieurs tendances. Premièrement, je suis convaincu que les interprètes en langues des signes vont devoir se spécialiser. En effet, ils reçoivent de plus en plus de demandes de la part d’entendants et de malentendants utilisant des codes spécifiques, comme la lecture labiale, l’allemand signé ou encore l’interprétation en langue des signes suisse allemande à partir de l’anglais, du français, de l’italien…

Deuxièmement, de nombreux sourds décident de recourir aux services d’un interprète après leur phase de « socialisation secondaire » c’est-à-dire après s’être éloignés de parents qui leur interdisaient de s’adresser à des interprètes pour leur communication avec les entendants. Dès le moment où ces sourds deviennent autonomes et rencontrent d’autres sourds, ils se rendent compte que la communication avec leur entourage entendant est très limitée et ils décident d’avoir recours à un interprète pour sortir de leur isolement.

Troisièmement, je pense qu’un nombre croissant d’interprètes vont être appelés effectuer des traductions entre la langue écrite et la langue des signes. En effet, de plus en plus de sourds suisses allemands réalisent leurs travaux de diplôme en langue des signes (avec l’accord de l’école, bien entendu), puis le font traduire en allemand par des interprètes. A l’inverse, des interprètes sont aussi appelés à traduire des messages écrits en langue des signes pour des sourds ne sachant pas suffisamment bien lire l’allemand. Je pense qu’à l’avenir, plusieurs interprètes se spécialiseront même dans ce type de traductions.

Dernièrement, il y a de fortes chances pour que l’interprétation par vidéo progresse de manière très rapide. En effet, les web-cams ne coûtent pas très cher et les sourds pourraient les utiliser comme téléphone. Ils pourraient même entrer en communication avec des entendants, en passant par un interprète. Ainsi, ni le sourd, ni l’entendant n’auraient besoin de se déplacer. Cette idée n’est pas utopique : aux Etats-Unis, au Canada, en Suède et en Finlande, ce service est déjà disponible 24 heures sur 24.

2. Barbara Bucher, ancienne étudiante à la DOLA

Barbara Bucher a terminé sa formation d’interprète en langue des signes en 2000 à la DOLA. En plus de son travail d’interprète, elle enseigne actuellement à la DOLA à raison de 20% et elle préside la Berufsvereinigung der GebärdensprachdolmetscherInnen der deutschen Schweiz (BGD, Association suisse allemande des interprètes en langue des signes).

Quel a été votre « parcours » avant d’entrer à la DOLA ?

Après avoir fait l’Ecole de Commerce, j’ai travaillé pendant plusieurs années en tant que secrétaire. Ce n’est qu’à l’âge de 25 ans que j’ai décidé de commencer une formation d’interprète en langue des signes.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à entreprendre cette formation ?

Mes deux parents sont sourds. J’ai donc été confrontée à la culture des sourds dès ma plus tendre enfance.

Pourquoi avoir choisi précisément la DOLA ?

C’était (et c’est encore) la seule école en Suisse allemande qui propose une telle formation.

Quels cours vous ont été les plus utiles ?

Les cours consacrés au statut des sourds à travers l’histoire, ainsi qu’à leur place dans la société. Ils m’ont aidée à comprendre certaines attitudes typiques des sourds et qui peuvent paraître surprenantes au premier abord.

Quels sont actuellement vos contacts avec les autres étudiants de la même volée que vous ?

J’ai encore des contacts avec beaucoup d’entre eux. La communauté des sourds suisses allemands étant relativement petite, nos chemins se croisent souvent et j’entends régulièrement parler de l’un ou l’autre de mes anciens « camarades ».

Comment décririez-vous l’ambiance de l’école ?

Très bonne. Nous nous encouragions les uns les autres à donner le meilleur de nous-mêmes. C’est principalement au cours des nombreux travaux de groupe, qui nécessitent beaucoup d’engagement personnel, que nous avons développé un bon esprit de classe car, forcément, il était indispensable de bien s’entendre !

Le fait d’être bilingue vous a-t-il beaucoup avantagée par rapport aux autres étudiants ?

Oui, certainement. Le simple fait d’avoir eu des contacts avec des sourds depuis toujours était un grand avantage. La culture des sourds et les différences qui séparent sourds et entendants ne représentaient rien de nouveau pour moi. J’ai même pu contribuer à certains cours en donnant des exemples tirés de ma propre expérience. D’ailleurs je n’ai jamais eu peur de ne pas parvenir à saisir un message ou de ne pas me faire comprendre. Depuis toute petite, j’ai appris comment on pouvait faire passer la communication.

Les autres étudiants ont investi une bonne partie de leur énergie et de leur temps libre à nouer des contacts avec des sourds pour pouvoir pratiquer la langue des signes en dehors de leur formation. Pour moi, ces contacts existaient déjà tout naturellement, car je comptais déjà plusieurs sourds parmi les membres de ma famille et dans mon cercle d’amis.

A votre avis, quelles sont les perspectives d’avenir des futurs interprètes en langue des signes ?

La demande est très forte, car il n’y a que 29 interprètes en langue des signes dans toute la Suisse allemande – qui ne travaillent pas tous à 100%. En effet, les sourds désirant effectuer une formation continue ont droit à un interprète entièrement financé par l’assurance-invalidité (AI). Ceux qui ont besoin des services d’un interprète pour des activités de loisir peuvent bénéficier d’un fond alimenté par l’AI et par des dons de particuliers. En principe, toutes les demandes sont acceptées jusqu’à ce que le fond soit épuisé.

Cet été, 16 interprètes finiront leur formation à la DOLA, ce qui se fera certainement ressentir sur le marché. Cependant, il y a de fortes chances pour que la demande continue de dépasser l’offre. En effet, à l’époque où ma volée a terminé la formation, les sourds, qui s’étaient habitués au fait qu’il n’y avait pas assez d’interprètes (ils n’étaient que 20 à l’époque), ne faisaient presque plus de demandes à l’AI. Cependant, à partir du moment où nous sommes arrivés sur le marché, ils se sont rendu compte que leurs chances d’obtenir un interprète avaient augmenté, et les demandes se sont faites de plus en plus nombreuses. En conséquence, tous les interprètes, les « vieux » comme les « nouveaux », avaient suffisamment de travail pour être occupés à plein temps.

Cependant, je pense que le principal problème qui se posera à l’avenir ne sera pas celui du manque de demandes, mais plutôt celui du manque de ressources financières. L’AI ne mettra pas des fonds infinis à disposition pour financer un nombre de demandes sans cesse croissant.

Est-ce que votre formation à la DOLA vous a bien préparée au monde du travail ?

Oui et non. L’école a fait le maximum dans les limites de ses possibilités : nous avons effectué des stages pratiques et nous avons également bénéficié de beaucoup d’exercices, soit à l’aide d’enregistrements vidéo, soit avec la collaboration de spécialistes, nous proposant notamment des séances de « setting ». Le setting est un exercice qui ressemble à un jeu de rôle. Par exemple, un policier peut venir en cours pour simuler un contre-interrogatoire avec un étudiant de la GSLA. Puis, après la démonstration, il nous explique les principes et la stratégie utilisée dans ce genre d’interrogatoire.

Mais il n’empêche que lors de mon entrée dans le monde professionnel, je suis tombée de haut ! Tous les exercices pratiques que nous avions faits ne nous avaient pas préparés à interpréter durant deux heures d’affilée avec en tout deux pauses de dix minutes. En effet, il est difficile de représenter la réalité au travers d’un exercice, pour la simple raison que dans la vie de tous les jours, tout est toujours un tout petit peu différent. D’un coup, je me suis retrouvée seule, entièrement responsable de ce que je disais, et je devais être capable de me concentrer à 100%.

En outre, la principale difficulté des étudiants, surtout tout au début, est de gérer leurs mauvaises performances. Il n’est pas évident de dormir tranquille lorsqu’on a l’impression de ne pas avoir réussi à saisir le sujet ou le discours qu’on a interprété.

Qu’est-ce qui différencie, à votre avis, l’interprétation entre deux langues parlées de l’interprétation entre une langue parlée et la langue des signes ?

Premièrement, le fait que l’interprète en langue des signes est toujours physiquement présent et qu’il ne se limite pas à une voix dans un écouteur. Si l’on y réfléchit bien, notre rôle est assez paradoxal : d’un côté, on nous demande d’être le moins visible possible, de l’autre, nous nous trouvons par définition sur le devant de la scène. Notre but est donc de faire disparaître notre personnalité derrière le message et ne pas nous faire remarquer.

Deuxièmement, les interprètes en langue des signes n’ont pas besoin d’installations techniques. L’interprétation entre deux langues parlées nécessite des cabines, des écouteurs, des micros devant chaque orateur, des prises à côté de chaque personne dans le public, etc. L’interprète en langue des signes, au contraire, n’a besoin que d’un micro et éventuellement d’un grand écran si la salle est très grande.

Les stages proposés par la DOLA vous ont-ils permis d’acquérir une bonne expérience pratique ?

Il est certain que les stages m’ont beaucoup apporté, mais, malheureusement, ils étaient beaucoup trop courts. Ces stages ne duraient la plupart du temps que quelques heures ou, dans quelques cas rares, une journée. Lors du premier stage, appelé Beobachtungspraktikum, nous nous sommes contentés d’accompagner et d’observer un interprète, de prendre des notes pour pouvoir par la suite analyser nos observations. Puis, lors des quatre « vrais » stages d’interprétation, nous avons pu interpréter nous-mêmes sous la supervision d’un interprète qui nous aidait si nous perdions le fil.

Depuis que je donne des cours à la DOLA moi-même, je m’engage à ce que l’offre de stages soit élargie. Mais un problème majeur est qu’il n’y a pas un grand nombre d’interprètes qui pourraient être accompagnées.

Que pensez-vous de la politique de la Suisse en matière d’interprétation en langue des signes ?

L’accès à l’information n’est toujours pas suffisant pour les sourds et les malentendants.

Cependant, les entendants sont de plus en plus sensibilisés aux problèmes auxquels cette minorité est confrontée. Par exemple il m’est souvent arrivé de voir des gens se mettre à parler automatiquement le bon allemand au lieu du suisse allemand lorsque des sourds participent à la discussion, afin de leur permettre de lire sur leurs lèvres.


IDGS, Université de Hambourg

Présentation de l’école

Au nord de l’Allemagne, à l’Université de Hambourg, s’est créé un centre entièrement consacré à la langue des signes. Fondé en 1984 sous le nom de Forschungsstelle für Deutsche Gebärdensprache (Centre de recherche pour la langue des signes allemande), l’Institut für Deutsche Gebärdensprache und Kommunikation Gehörloser (IDGS, Institut pour la langue des signes allemande et pour la communication des sourds) offre une formation universitaire d’interprète en langue des signes à plein temps.

Actuellement, l’IDGS accueille une cinquantaine d’étudiants. Durant leurs études de neuf semestres, ils se forment dans les domaines suivants : sociologie (histoire et vie des sourds), linguistique (linguistique contrastive entre langue des signes et langue parlée), théorie de l’interprétation (modèles théoriques de l’interprétation et de la traduction, analyse d’erreurs) et techniques de l’interprétation (exercices de mémorisation, prise de notes, entraînement de la voix et techniques de respiration et de relaxation). De plus, ils ont la possibilité d’assister à des cours d’introduction dans des domaines très variés : médecine, psychologie, droit, informatique, pédagogie, sport, religion, tourisme et culture.

La filière d’interprétation en langue des signes met l’accent sur les points suivants: acquisition de techniques d’interprétation, perfectionnement des langues de départ et d’arrivée, renforcement des contacts avec la communauté parlant la langue des signes, étude des différents systèmes de communication visuelle et tactile et sensibilisation aux besoins particuliers des malentendants (allemand signé), des devenus sourds (lecture labiale) et des sourds-aveugles (alphabet manuel pour aveugles, langue des signes pour aveugles).

En tout, 16 personnes, dont cinq sourds, se partagent les enseignements. La plupart sont des experts dans différents domaines, notamment en linguistique, en interprétation ou en psychologie. Concernant les étudiants, la plupart d’entre eux débutent la formation entre 18 et 20 ans, juste après avoir terminé le Gymnasium (école secondaire supérieure). Il leur suffit pour être admis d’être titulaire d’une maturité ou d’un diplôme équivalent. Etant donné qu’il y a toujours plus de candidats que de places disponibles, l’IDGS a instauré un numerus clausus. Par contre, il n’y a pas de taxes universitaires.

Divisée en deux cycles, la formation est structurée de la manière suivante :

Le premier cycle, d’une durée totale de quatre semestres, est principalement consacré à l’acquisition de la langue des signes allemande et des systèmes de communication visuelle et tactile. Le programme comprend des cours de sociologie, de linguistique de la langue des signes et de terminologie. Toutefois, il est également possible de suivre des cours dans certains domaines de spécialité ainsi que des cours d’expression gestuelle, d’introduction à la traductologie, d’interprétation et d’articulation. Afin d’inclure l’aspect pratique, le premier cycle prévoit en outre un stage de quatre semaines divisé en trois parties :

Pendant les deux premières semaines, les étudiants travaillent auprès d’une institution sociale, politique ou culturelle dirigée par des sourds ou des associations de sourds. Cette partie du stage a pour but de les sensibiliser au métier d’assistant social, afin qu’ils soient en mesure de s’en distinguer lorsqu’ils exerceront le métier d’interprète. Durant la troisième semaine, les étudiants accompagnent un assistant social travaillant avec des sourds, des malentendants, des sourds-aveugles ou des devenus sourds. Quant à la dernière semaine, elle est effectuée au sein d’une institution où la communication est assurée essentiellement par des systèmes de communication visuelle ou tactile.

Le deuxième cycle est consacré uniquement à l’approfondissement des connaissances. Les étudiants commencent à faire de la traduction à vue, avant de passer à l’interprétation consécutive, puis à l’interprétation simultanée. En outre, sont prévus deux stages de quatre semaines lors desquels les étudiants ont l’occasion, dans un premier temps, d’accompagner un interprète en langue des signes durant quatre heures par jour, puis, dans un deuxième temps, d’interpréter eux-mêmes durant quatre heures par jour sous la surveillance de cet interprète.

Le dernier semestre est entièrement consacré à la rédaction du mémoire et aux examens finaux.

Interview

Mme Simone Scholl, enseignante à l’IDGS et interprète en langue des signes

Simone Scholl est interprète en langue des signes depuis 1984. Elle a contribué à la création de la filière d’interprétation en langue des signes de l’Université de Hambourg et enseigne également dans le cadre de cette formation depuis 1989.

Quelles sont les matières que vous enseignez ?

J’enseigne la technique de prise de notes, la traductologie, l’interprétation, la déontologie, l’interprétation en équipe et l’interprétation dans des domaines spécialisés comme la linguistique, la médecine ou le théâtre.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussée à enseigner à l’IDGS ? Comment êtes-vous entrée en contact avec la langue des signes et la communauté des sourds ?

En voyant les voisins de mes grands-parents parler la langue des signes, j’ai eu envie de devenir enseignante dans une école pour sourds. Cependant, lorsque j’ai commencé mes études en 1983, je me suis rendu compte qu’on enseignait uniquement la langue parlée dans les écoles pour sourds. J’ai donc décidé de m’inscrire auprès d’une association de sourds où, bien que les entendants s’intéressant à la communauté des sourds fussent encore rares à l’époque, je me suis toujours sentie bienvenue. Bien entendu, il n’existait pas encore de cours de langue des signes et le métier d’interprète en langue des signes n’était pas encore né. J’ai donc appris la langue des signes en autodidacte.

Je ne pensais pas devenir interprète en langue des signes car, à cette époque, on croyait que seuls les enfants de parents sourds étaient en mesure d’exercer cette profession. Pourtant, un jour, j’ai accepté de jouer le rôle d’interprète pour dépanner. Depuis, je n’ai plus lâché ! Plus tard, j’ai fait la connaissance du professeur Prillwitz et j’ai étudié à Hambourg au centre de recherche, avant de partir à l’étranger suivre une formation d’interprète en langue des signes. A mon retour, j’ai contribué à la création de la filière d’interprétation en langue des signes de l’Université de Hambourg.

Au cours de mes études, je n’ai jamais cessé d’interpréter et je me suis spécialisée dans l’interprétation de conférences (j’interprète aussi de l’anglais vers la langue des signes) et de pièces de théâtre, ainsi qu’en interprétation juridique.

Travaillez-vous à 100% pour l’IDGS ?

Oui, mon poste à l’IDGS est un travail à plein temps. Néanmoins, je continue de travailler comme interprète, car, en tant qu’enseignante, il me semble important de ne pas perdre contact avec le monde professionnel. De plus, cette activité me passionne toujours autant !

D’après vous, qu’est-ce qui différencie l’interprétation entre une langue parlée et la langue des signes de l’interprétation entre deux langues parlées ?

Du point de vue de la méthode, il n’y a quasiment pas de différence. Par contre, les situations dans lesquelles les interprètes en langue de signes sont appelés à travailler sont radicalement différentes. En effet, ils interviennent surtout dans la vie quotidienne des sourds, alors que les interprètes entre deux langues parlées travaillent plutôt dans le contexte économique ou politique. Par ailleurs, les interprètes « classiques » sont beaucoup plus spécialisés que les interprètes en langue des signes, dont le travail est plus varié.

Quelles qualités sont-elles nécessaires pour devenir un bon interprète en langue des signes ?

Il est absolument indispensable d’avoir le sens des langues, une bonne mémoire, et une grande résistance à la fois physique et mentale. De plus, il faut être souriant et avoir le sens de l’humour. Les étudiants doivent être des personnes stables et disposer d’un réseau social solide. En effet, un bon interprète en langue des signes doit savoir se montrer sûr de lui en présence d’un grand nombre de personnes, sans toutefois faire le clown.

Quelle est la proportion des étudiants qui terminent leurs études ? Quelles sont les principales raisons d’échec ou d’abandon?

Environ un tiers des étudiants n’arrive pas au bout des études d’interprétation en langue des signes. La plupart d’entre eux se sont rendu compte qu’ils n’étaient pas faits pour l’interprétation et choisissent de faire des études de langue des signes à la place. Ils restent donc à l’Institut.

A quoi ressemble le marché de l’interprétation en langue des signes ? A votre avis, dans quels domaines la demande va-t-elle encore augmenter ?

Cela dépend de l’évolution de la législation allemande en matière d’égalité des droits des handicapés. Si les besoins des sourds sont mieux pris en compte à l’avenir, il y a des chances pour que le nombre de demandes augmente fortement, surtout dans les domaines de la culture et de la formation professionnelle et universitaire.

Quelles sont les perspectives professionnelles des étudiants arrivant au bout de leur formation ?

Pour l’instant, un réel besoin d’interprètes en langue des signes se fait ressentir partout en Allemagne, de sorte que les interprètes arrivant sur le marché ont toutes les chances d’être occupés à plein temps. Mais malheureusement, les conditions de travail sont loin d’être bonnes partout et on assiste à une plus forte concentration d’interprètes là où elles sont meilleures. Pourtant, même dans ces régions, la demande est encore loin d’être satisfaite.

Que pensez-vous de la politique de l’Allemagne en matière d’interprétation en langue des signes et vis-à-vis des sourds ?

Elle a beaucoup évolué durant les vingt dernières années. Il n’en demeure pas moins que les sourds sont encore trop souvent ignorés. Les enseignants et les médecins continuent par exemple de prendre des décisions sans les consulter. Cependant, il est vrai que les associations de sourds ne réagissent pas toujours assez vite lorsqu’il s’agit de défendre leurs droits. Il faudrait renforcer la collaboration au niveau européen, ainsi qu’entre les différentes associations de personnes handicapées.


Panorama des écoles d’interprète en langue des signes en Europe

(Liste non exhaustive)

Allemagne - Autriche - Espagne - France - Grande-Bretagne - Italie - Suisse

Allemagne

Baden-Württemberg www.ifg-bw.de
Berlin www.educat.hu-berlin.de
www.deafberlin.de
www.binfit.de
Hamburg www.sign-lang.uni-hamburg.de
Frankfurt www.uni-frankfurt.de
Magdeburg www.hs-magdeburg.de
Nürnberg www.giby.de
Wolfenbüttel www.nigggs.de
Zwickau www.fh-zwickau.de

Autriche

Graz www-gewi.kfunigraz.ac.at/uedo/

Espagne

Madrid www.ucm.es

France

Lille www.univ-lille3.fr
Paris www.univ-paris3.fr/esit/
www.fp.univ-paris8.fr
Toulouse www.univ-tlse2.fr/iup-traduction-interpretation

Grande Bretagne

Bristol www.bris.ac.uk/deaf
Leeds www.leeds.ac.uk/smlc
Edinburgh www.hw.ac.uk
Newark
Preston www.uclan.ac.uk/facs/class/edustud
Sussex www.sussex.ac.uk
Wolverhampton www.wlv.ac.uk

Italie

Trieste http://www.sslmit.univ.trieste.it/

Suisse

Genève www.unige.ch/eti
Zürich www.hfh.ch


Quelques pistes de réflexion en guise de conclusion

Durant la réalisation de ce travail, que ce soit lors de la recherche d’informations, au cours d’une interview ou dans la phase de rédaction finale, nous avons eu à plusieurs reprises envie de développer plus en profondeur certains aspects de notre sujet. Etant donné qu’entrer plus en détail dépasserait de loin le cadre de ce travail, nous avons choisi de présenter sur cette dernière page quelques réflexions que nous ont inspirées nos recherches.

  • Le profil des étudiants de la DOLA et de l’ETI est très différent de celui des étudiants de l’IDGS. En choisissant le modèle de la formation continue, la Suisse privilégie les candidats ayant déjà une expérience professionnelle, c’est-à-dire ayant déjà acquis une certaine maturité. De plus, le fait que la formation ne soit pas une occupation à plein temps suggère qu’en matière d’interprétation en langue des signes, la capacité de jongler avec plusieurs activités et plusieurs milieux est indispensable. L’IDGS, par contre, propose à des jeunes gens une formation de base et à plein temps. Or, on peut se demander si un jeune adulte de 22 ou 23 ans à peine sorti de l’université est suffisamment sûr de lui et a accumulé toute l’ « expérience de vie » nécessaire à un bon interprète.
  • Une autre différence frappante entre les trois formations observées est celle du nombre d’heures de cours. Il est vrai qu’on ne peut pas comparer la filière de l’IDGS avec celle de l’ETI ou de la DOLA, étant donné que les étudiants allemands doivent commencer par apprendre la langue des signes elle-même. Pourtant, si on regarde de près les deux formations suisses, on remarque qu’elles proposent un programme comparable de formation continue, mais que l’ETI offre 430 heures de cours sur 2 ans et la DOLA 1800 sur 4 ans. L’ETI semble donc mettre plus l’accent sur l’initiative personnelle des étudiants, alors que la DOLA propose en encadrement dans tous les domaines touchant de près ou de loin à la future profession de ses étudiants, allant jusqu’à organiser des stages de participation à la vie communautaire des sourds.
  • Alors que le programme de l’IDGS et de la DOLA inclut des cours d’allemand signé, ainsi que de translittération, ces formes d’interprétation ne sont pas abordées à l’ETI. On peut donc se demander si l’Allemagnes et la Suisse allemande n’accordent pas plus d’importance à l’oralité, et si la France et la suisse romande n’essayent pas de séparer au maximum langue des signes et langue parlée. Il serait intéressant d’étudier à quel point le contenu des cours destinés aux futurs interprètes en langue des signes est influencé par les méthodes éducatives en vigueur dans la région concernée.
  • L’organisation des stages est la même dans les trois écoles : dans un premier temps, les étudiants observent un interprète au travail, puis, dans un deuxième temps, ils s’exercent eux-mêmes à l’interprétation, sous la surveillance de cet interprète. Ainsi, toutes les écoles que nous avons étudiées semblent être d’accord sur l’importance à accorder à l’expérience pratique.
  • Il serait passionnant de creuser la question des avantages qu’ont les étudiants bilingues sur ceux qui n’ont appris la langue des signes qu’à l’âge adulte. En effet, alors qu’on insiste souvent sur la nécessité de traduire et d’interpréter vers sa langue maternelle, les interprètes en langue des signes non seulement interprètent « dans les deux sens », mais interprètent souvent vers une langue apprise tardivement et qu’il est difficile de maintenir, du fait de l’impossibilité d’effectuer des séjours linguistiques, de regarder la télévision ou de lire dans cette langue.
  • Durant nos interviews, la question de la difficulté des interprètes en langue des signes à rester neutres dans leur travail a été abordée. Cette difficulté tient au fait que les sourds forment une communauté assez petite et que les interprètes connaissent souvent les personnes pour lesquelles ils interprètent. De plus, un interprète en langue des signes travaille souvent dans des situations de la vie quotidienne. Il est donc probablement difficile pour lui de résister à l’envie d’aider et de soutenir les sourds, d’autant plus qu’ils font partie d’une minorité peu respectée.
  • Les différences de conditions de travail entre les interprètes en langues des signes et les interprètes entre langues parlées sont frappantes : alors qu’un interprète « traditionnel » est relayé toutes les 20 minutes, un interprète en langue des signes doit régulièrement travailler deux heures d’affilée. Il semble y avoir également d’importantes différences salariales entre ces deux professions. Il serait donc également intéressant de se demander en quoi le statut des interprètes en langue des signes se distingue de celui des interprètes entre langues parlées, et pour quelles raisons.

Pour terminer, nous espérons avoir réussi à donner à nos lecteurs une image plus précise de ce qu’est la formation d’interprète en langue des signes, ainsi que des nombreuses possibilités d’investigation qu’offre ce domaine.


Liste des abréviations utilisées dans ce travail

AI

assurance-invalidité

ASASM

Association suisse d’aide aux sourds démutisés

BGD

Berufsvereinigung der GebärdensprachdolmetscherInnen der deutschen Schweiz

DOLA

Dolmetscherausbildung für Gebärdensprache

ETI

Ecole de Traduction et d’Interprétation

FSS

Fédération suisse des sourds

GSLA

Gebärdensprachlehrerausbildung

IDGS

Institut für Deutsche Gebärdensprache und Kommunikation Gehörloser

INPER

Institut de perfectionnement des travailleurs sociaux

LSF

Langue des signes française

OFAS

Office fédéral des assurances sociales

SRILS

Service romand d’interprètes en langue des signes

VUGS

Verein zur Unterstützung der Gebärdensprache der Gehörlosen

[1] Caramore, Benno, Die Gebärdensprache in der schweizerischen Gehörlosenpädagogik des 19. Jahrhunderst, Signum, Hamburg, 1988, 158p.



Aurélie Guillet, Cornelia Heimgartner and Katharina Tschopp sont étudiants en traduction à l'ETI et ont réalisé cette étude dans le cadre d'un cours intitulé "introduction à l'interprétation" donné par Benoit Kremer.

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Aurélie GUILLET,Cornelia HEIMGARTNER,Katharina TSCHOPP. "La formation d’interprète en langue des signes". aiic.net August 26, 2004. Accessed October 18, 2018. <http://aiic.net/p/1522>.



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