Interprèter sur Internet ?

Vous venez d'être sollicité pour interpréter sur Internet et c'est l'indécision, voire l'angoisse totale...

L'interprétation, vous pensiez en avoir fait le tour, ayant escorté, chuchoté, travaillé pour les groupes les plus modestes mais aussi les assemblées les plus prestigieuses, dans des installations de fortune mais aussi dans les centres de congrès les plus modernes. Vous avez interprété autour d'une table de négociations, dans une cabine, au téléphone, sur les ondes de radio ou pour la télévision... Internet ne vous impressionne pas plus: vous vous demandez comment vous avez pu vivre sans ordinateur; vous disposez de 2 ou 3 adresses électroniques, téléchargez glossaires et documents dénichés dans des archives cybernétiques ou sur le site web d'un client. Pourtant, votre perplexité n'en est pas moins grande : à quoi devez-vous vous attendre? Comment vous préparer? Devez-vous accepter?

C'est à ces questions que les lignes qui vont suivre vont essayer de répondre à partir de l'expérience de quelques interprètes qui, au Canada, sont régulièrement appelés à interpréter sur Internet¨depuis 3 ou 4 ans.

La salle de conférence virtuelle

Une nouvelle génération d'organisateurs de conférences professionnels a vu le jour au Canada pour occuper le créneau ouvert par la mondialisation des marchés et la convergence des technologies. Aux clients, ils promettent une diffusion quasi immédiate et mondiale de leur conférence et au particulier intéressé, ils offrent la possibilité de suivre, via Internet, où qu'il se trouve bien sûr, ces mêmes délibérations sur son écran d'ordinateur. En réalité, qu'en est-il?

Pour éviter tout malentendu et préciser les limites de l'innovation, il convient de noter que les conférences sur Internet et leur pendant, l'interprétation sur Internet, ne sont le plus souvent, dans l'état actuel des choses, qu'une diffusion et mise en archives, sur un site web, d'une rencontre qui, elle, s'est déroulée physiquement de manière traditionnelle

Dans le cas le plus simple, qui correspond au choix de certaines grandes conférences internationales soucieuses de joindre un vaste public, la retransmission sur Internet d'une partie ou de l'ensemble de la conférence n'est qu'une variation sur le thème de l'enregistrement. Les archives audio ou vidéo ainsi constituées et stockées sur un site donné sont désormais accessibles à tous.

Dans le second cas, qui nous préoccupe davantage, la diffusion sur Internet est prise en compte, dès le départ, dans les choix logistiques. Une hiérarchie de conférences est mise en place: les orateurs et leurs interlocuteurs premiers se trouvent réunis dans une salle de conférence, tandis qu'au téléphone un second réseau de participants pourra suivre les discussions, et intervenir le cas échéant, la troisième catégorie ayant rendez-vous dans la salle de conférence virtuelle qui aura été préparée à son intention. C'est la formule retenue par les grandes entreprises de haute technologie (Bell Canada Entreprises, Teleglobe, Bombardier, Spar Aerospace) pour communiquer avec les investisseurs, analystes financiers et journalistes.

La salle virtuelle est habituellement ouverte à toute personne possédant un ordinateur adéquatement équipé. On y trouve, en plus du logo de l'entreprise, le programme de la conférence, les biographies des orateurs, les documents de référence, les allocutions et discussions. Notons qu'il est possible de télécharger, gratuitement, le logiciel nécessaire à la réception audio.

Si le commanditaire le souhaite, c'est en version vidéo que la conférence est diffusée, accompagnée de tous les graphiques et illustrations pertinents. La transcription de toutes les interventions (et, accessoirement, de l'interprétation) est offerte en option, pour ceux qui préféreraient un support papier.

Une liste des "participants" peut être dressée : il suffit de prévoir un mot de passe pour l'admission à la salle de conférence et d'enregistrer les visites. La conférence reste affichée de 2 à 3 mois.

Le rôle des interprètes

Après cette brève description de cette nouvelle forme de conférence, il convient de dresser un bilan provisoire des conséquences pour les interprètes dans l'exercice de leur profession.

Distinguons, ici, trois cas de figure:

  • dans une première catégorie, de moindre importance pour nous, nous retrouvons, des fournisseurs d'interprétation sur Internet (c'est ainsi qu'ils se présentent) qui se contentent d'offrir aux particuliers des services d'interprétation pour leurs conversations téléphoniques, la téléphonie sur Internet éliminant les frais de communication en interurbain;
  • les conférences internationales dont les travaux sont archivés sur le Net n'appellent pas, quant à elles, de commentaires particuliers dans la mesure où les interprètes travaillent dans les conditions et installations habituelles, sur les lieux de la rencontre. L'interprétation est, tout simplement, enregistrée pour diffusion, au même titre que les interventions originales;
  • les conférences à plusieurs paliers de participation sont celles qui posent le plus problème, les interprètes, isolés dans les studios de réalisation, étant condamnés le plus souvent à travailler à partir d'une liaison téléphonique. Même si ces conférences ne durent le plus souvent que de 20 à 40 minutes, elles représentent un condensé de tous les inconvénients des téléconférences.

En effet, ici, l'interprète est non seulement physiquement coupé de la conférence, de son atmosphère, des orateurs, il dépend d'une chaîne plus longue d'intermédiaires (les techniciens du studio dépendant eux-mêmes de ceux qui sont sur le lieu de la conférence) en plus d'être à la merci des services téléphoniques. Même dans les cas de conditions techniques optimales, de son clair (car cela arrive), les dés sont pipés à cause du décalage dans le temps et dans l'espace entre la tenue de l'événement et les conditions de réception de la conférence ultérieurement. Il est difficile, si on est auditeur, de rendre pleinement justice au travail de l'interprète quand on ne peut entendre, en voix off, l'intervention originale, avec ses intonations, son rythme, ses hésitations éventuelles, quand on ne peut compter sur le support visuel du langage non verbal de l'orateur, sur les différents signes qui, tant du côté de l'orateur que des autres participants, contribuent au processus de communication. Le travail de rétablissement de sens est plus malaisé pour qui est seul devant son ordinateur.

Autre problème à noter, le rythme accéléré auquel se déroulent ces rencontres, de par leur nature même : les rapports se succèdent avec leur accumulation de chiffres, de pourcentages, de noms propres, de sigles toujours renouvelés.

On comprend aisément que, plus que jamais, il est impératif d'obtenir les textes des communiqués de presse, des derniers états financiers, des allocutions qui vont être lues. En effet, même si nous avons pris l'habitude d'arriver au moins 2 heures avant le début de la rencontre pour prendre connaissance de la documentation, allant parfois jusqu'à préparer une traduction écrite des textes qui seront lus (quand on a eu la chance de les obtenir), le stress reste très fort. C'est pourquoi, dans un premier temps, il nous est apparu important de faire accepter le principe de la présence de 2 interprètes au moins, même si les séances sont de courte durée.

Malgré toutes ces réserves, et même si nous ne parlons pas encore d'interprétation en ligne, via Internet, il faut accepter le fait que la diffusion et la conservation sur Internet de conférences et de leur interprétation risquent de se répandre. Il parait, donc, essentiel de rechercher des moyens qui permettraient d'améliorer la qualité de notre prestation, d'une part, et d'éviter les effets néfastes sur notre santé, d'autre part. La dimension humaine de notre prestation professionnelle, avec toutes ses limites, ne peut être reléguée à l'arrière-plan sous prétexte des nouvelles possibilités technologiques dans le domaine des communications.

Tout travail de l'AIIC concernant l'encadrement de l'interprétation pour les téléconférences devra dorénavant prendre cette nouvelle tendance en considération. De surcroît, faute de tradition établie, une réflexion collective s'impose autour des implications en matière de responsabilité professionnelle d'une part et de propriété intellectuelle d'autre part.



Taous Selhi est membre du Comité permanent du marché privé de l'AIIC
Recommended citation format:
Taous SELHI. "Interprèter sur Internet ?". aiic.net October 12, 2000. Accessed July 18, 2018. <http://aiic.net/p/246>.



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Comments 2

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IljaMoser

   

Mais si, ce travail est bien plus difficile que dans la cabine à une conférence.

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Anne Chaves-Rivier

   

J'ai lu avec intérêt votre article. Vous écrivez que la retransmission sur Internet de conférences et de leur interprétation n'est qu'une variation sur le thème de l'enregistrement. Au sujet de l'encadrement de l'interprétation pour les téléconférences et plus particulièrement des aspects de propriété intellectuelle, avez-vous pensé à utiliser l'Aide-mémoire de l'AIIC sur l'utilisation des enregistrements d'une interprétation de conférence simultanée ou consécutive du 22.06.90?

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