Le marché privé belge de l’autre côté du miroir

Le point de vue d'un nouveau venu dans la profession d'interprète-conseil sur le marché privé belge

Interprète-consommateur ou interprète-conseil ?

Interprète de conférence depuis plus de quinze ans, je n'avais, jusqu'à l'an dernier, joué le rôle de recruteur que marginalement. Peut-être les récits comme l'excellent article de Danielle Grée dans le Communicate !  d'octobre 2000 (Week-end banal d'un interprète-conseil) m'en avaient-ils dissuadé. Je connaissais en tout cas ma chance de pouvoir travailler en tant que consommateur d'un travail réalisé par d'autres : l'étape en amont avec le client étant  bouclée, les tarifs fixés, les contrats signés, l'équipe constituée, les documents envoyés, il ne me restait qu'à m'acquitter de ma partie du travail, c'est-à-dire, me préparer correctement, me rendre sur place, brancher mon micro, assurer la communication entre les intervenants de ma réunion et rentrer chez moi pour préparer ma facture. Quel confort ! Cependant, je n'étais que trop conscient que d'autres que moi, interprètes-conseils ou groupements d'interprètes, assuraient ces tâches essentielles à la qualité de ma prestation. En outre, connaissant bien le marché privé belge, ainsi que la multiplicité de ses acteurs et de ses pratiques, j'étais arrivé à la conclusion qu'il était primordial que ce soient les interprètes eux-mêmes qui se chargent du recrutement et de tout ce qui l'entoure (tant dans leur intérêt que dans celui des clients).

Seul ou bien accompagné ?

Aussi, lorsqu'il y a un peu plus d'un an et demi, la proposition m'a été faite de rejoindre l'un de ces groupements, c'est avec enthousiasme que j'ai adhéré à Conference Interpreters International (CII). Ne nous méprenons pas, je ne suis pas un moine-soldat et s'il est vrai que la volonté de défendre une manière de travailler conforme aux règles et à l'esprit de l'AIIC pour toute une profession, a joué énormément, il n'en est pas moins vrai que l'interprète isolé a moins de chance de progression sur un marché privé en mutation constante que celui qui appartient de près ou de loin à un groupe, l'adhésion à ce dernier étant un choix de carrière. De plus, je souhaitais jouer un rôle actif dans la détermination de mes propres conditions de travail et de rémunération.

Dans cet article, je me propose de décrire les rouages de ce groupement. Il n'est qu'un exemple d'organisation parmi d'autres, mais a le mérite de constituer une référence sur le marché belge.

Dès mon adhésion, après avoir acquitté ma quote-part de 4 500 euros (cette somme sert à financer le fonctionnement de CII et représente le pendant, revu à la baisse, des investissements consentis par les membres fondateurs et ceux qui ont adhéré par la suite), j'ai été intégré au collège de gérance de CII en qualité de gérant suppléant. Ce poste m'a permis d'entrer directement dans le vif du sujet et de découvrir, en la suivant de près, la vie quotidienne du groupement.

Conference Interpreters International

Fondé en 1990 par 18 interprètes de conférence membres de l'AIIC, CII est un GIE (groupement d'intérêt économique) qui a pour objet social de fournir à ses clients des interprètes de qualité, respectueux de la déontologie de l'AIIC.

Le principe sous-jacent est que seuls des interprètes de conférence professionnels et expérimentés sont en mesure d'offrir au client le conseil leur permettant de recruter une équipe d'interprète jouant effectivement son rôle de maillon indispensable de la communication internationale et interculturelle. Ils sont en effet les seuls dépositaires, grâce l'expérience accumulée « sur le terrain », des connaissances permettant de recruter des équipes répondant exactement aux besoins des utilisateurs.

En même temps, le fait que ces interprètes se regroupent permet de fournir au client un interlocuteur crédible pouvant lui offrir le confort et les services d'une entreprise commerciale.

CII organise approximativement 1 500 journées-interprète par an, dont 25 % sont assurées par les membres du groupement et, partant, 75 % par des non-membres. Compte tenu de la taille du marché privé AIIC en Belgique, CII peut être considéré comme l'un de ses protagonistes principaux.

Le fonctionnement du groupement

Si CII appartient à ses membres qui délibèrent en assemblée générale deux fois par an, la gestion au quotidien est déléguée à un collège de cinq membres gérants (trois effectifs et deux suppléants ou « dormants ») dont la durée du mandat est de deux années.

Ces gérants sont totalement bénévoles et se répartissent des semaines de « garde ». Le collège encadre un secrétariat composé de trois employées à temps partiel.

Le secrétariat (« le bureau » dans le langage de CII) assure une permanence pendant les heures de bureau, réceptionnant appels téléphoniques, courrier, télécopies et courriels, et constitue l'interface entre CII et ses clients. Il arrive aussi que les gérants rencontrent les clients et s'entretiennent avec eux lors des prestations d'interprétation ou à l'occasion de réunions spéciales lorsque les circonstances l'imposent (négociation des tarifs, préparation de manifestations particulièrement complexes - par exemple à 23 langues, etc.).

L'une des premiers défis pour le nouveau venu est de se familiariser avec les procédures.

C'est un impératif : si l'on ne travaille pas seul, tout dossier entamé doit pouvoir être repris par les autres. Finis les noms griffonnés à la hâte sur le dos de billets de train, les devis produits au coup par coup sur Excel, les cartes de visites éparpillées dans des boîtes à chaussures (pas la peine de s'inviter chez moi en demandant à les voir, j'ai tout jeté). Lorsqu'une demande est adressée à CII et débouche sur un devis et une constitution d'équipe, le bureau suit une procédure parfaitement rôdée qui permet au gérant responsable de connaître l'état du dossier, de savoir quels interprètes ont été contactés et la réponse que ceux-ci ont donnée. Le secrétariat s'occupe des contacts avec les clients et les interprètes, et les gérants se chargent de constituer les équipes en fournissant les noms des interprètes à recruter en fonction de leur combinaison linguistique et de leurs spécialités - un gain de temps énorme par rapport à l'interprète travaillant en solo.

Les gérants sont également responsables de la tarification des prestations (honoraires des interprètes et frais d'organisation pour le bureau), dans le cadre d'une politique tarifaire générale convenue entre tous les membres.

« Mais où diantre est le truchement ? »

Pour le recrutement, l'une des grandes difficultés du marché privé bruxellois, mais c'est une tendance généralisée, est le resserrement des délais. Les clients ne sont pas aussi prévoyants que le fils du Grand Turc et oublient de se déplacer avec leur truchement. Ainsi, nous sommes de plus en plus souvent appelés à trouver un interprète allemand-anglais pour une consécutive le lendemain lors d'un déjeuner ministériel - parfois pour l'après-midi même, des interprètes anglais-arabe la semaine suivante à Istanbul.

Si cette tendance se confirme, il ne serait guère étonnant que l'on nous demande un interprète étrusque - linéaire B (voire A), basé à Bruxelles pour la veille, mais finalement, ne suis-je pas passé de l'autre côté du miroir ?

Pour répondre à ces demandes, CII dispose d'un fichier extrêmement fourni d'interprètes basés à Bruxelles et dans le monde. Ce fichier est régulièrement alimenté par les membres, notamment pour les langues dites rares.

Nous disposons également d'un système informatique pour la gestion des disponibilités.

Par ailleurs, nous recevons souvent des candidatures spontanées d'interprètes qui s'installent à Bruxelles ou se lancent dans la profession, et le dépouillement des CV constitue un travail important pour les gérants, car tous ne proviennent pas d'interprètes professionnels. Néanmoins, nous tenons à les étudier tous, car l'un de nos objets sociaux est également de favoriser l'intégration des jeunes interprètes dans la profession et dans l'AIIC.

Le problème est que Bruxelles, avec la présence des institutions européennes, est grande consommatrice d'interprètes. Nous subissons donc leur « concurrence », notamment en raison de la politique de recrutement à long terme de la Commission européenne, mais aussi, directement et indirectement, du Parlement européen, lorsque celui-ci se réunit à Strasbourg.  Directement, car un grand nombre de collègues sont engagés par le Parlement européen pour les « semaines de Strasbourg » et indirectement, car de nombreuses organisations gravitant autour de l'Union européenne choisissent ces moments pour se réunir, elles aussi.

D'une manière générale, sur le marché bruxellois il y a pénurie d'interprètes anglophones (avec l'allemand, mais aussi d'autres langues). Les bilingues sont également très demandés (anglais-français, anglais-allemand, anglais-italien, anglais-espagnol), les réunions bilingues constituant une partie de plus en plus importante de notre travail.

Nous sommes parfois pris par l'angoisse de devoir annoncer au client que nous ne pourrons pas respecter le devis qu'il a accepté et signé, en raison de la non-disponibilité de collègues locaux.

Le « bureau »

Ce qui précède est le « métier de base » de CII, cependant, le secrétariat doit assurer de nombreuses autres tâches pour permettre à CII de l'exercer : gestion des contrats, paiements des interprètes, facturation, sous-traitance de la comptabilité, de l'informatique, des télécoms, etc. c'est la raison pour laquelle nous bénéficions de l'aide de trois employées à temps partiel (l'équivalent de deux temps pleins), qui constituent un maillon essentiel de la chaîne. La qualité de leur travail garantit le bon fonctionnement du groupement. Nos secrétaires sont trilingues (néerlandais et français pour les clients belges et anglais pour les clients internationaux) et sont également dépositaires d'une partie de la « mémoire » de CII, assurant ainsi la continuité entre les équipes de gérants qui se succèdent.

Pour les gérants, le fait que CII dispose d'employés représente une responsabilité supplémentaire. Il faut, d'une part, jouer son rôle d'employeur : recruter, embaucher, gérer les salaires, les augmentations de salaire, les primes, les congés, le temps de travail, etc. dans le respect de la législation sociale (nous faisons d'ailleurs appel aux services d'un secrétariat social qui se charge du paiement concret des salaires, des cotisations sociales, des cotisations patronales, des retenues à la source, etc.), mais d'autre part, il y a lieu d'assurer la bonne santé financière et la pérennité du groupement en préparant chaque année un budget et en suivant son exécution sur la base des chiffres qui nous sont communiqués. C'est également pour permettre à CII de rester compétitif (notamment en faisant de la promotion) qu'il a été décidé, il y a quelques années, de demander aux non-membres une contribution volontaire de 3% des honoraires par journée - le paiement ou non-paiement de cette contribution n'ayant aucune influence sur le recrutement.

Directeur de l'exploitation, directeur financier, directeur des ressources humaines et directeur commercial, ce sont là les nombreux rôles que les gérants de CII sont appelés à jouer - un fameux défi pour l'interprète de conférence qui les apprend sur le tas, tout en continuant à exercer son « vrai » métier.

Enfin, pour avoir vu à l'œuvre mes collègues gérants chevronnés pendant cette première année, je terminerai par un constat fondamental sur ce qui fait un bon interprète-conseil : outre la connaissance du métier, du marché, des clients et des collègues, l'une des qualités déterminantes à mes yeux est la capacité à savoir faire comprendre et accepter aux clients les éléments de négociation qui nous permettent de constituer des équipes dans le respect des Normes professionnelles et du Code d'éthique professionnelle de l'AIIC en leur donnant une logique commerciale ou une logique tout court. Les appliquer de façon dogmatique ne suffit pas. Il faut avoir parfaitement saisi l'esprit et la raison d'être de ces règles et principes pour les appliquer à chaque dossier. C'est probablement à ce sujet que j'en apprends le plus chaque jour auprès de CII.



Recommended citation format:
Jean-Christophe PIERRET. "Le marché privé belge de l’autre côté du miroir". aiic.net September 11, 2007. Accessed November 12, 2019. <http://aiic.net/p/2756>.



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