L'interprète de conférence, un artiste vagabond qui permet d'être entendu

Familier de l'Office européen des brevets, Jacquy Neff nous explique que l'interprète de conférence est quelqu'un qui doit pouvoir se coucher tard, se lever tôt, et ingurgiter une tonne de documents r

7h00.  Le réveil me tire d'un sommeil profond. Espace annulaire d'évacuation - la revoilà, cette expression qui a hanté mes rêves. Mon regard balaie la chambre et s'arrête sur une énorme pile de documents soigneusement rangés sur la table et étiquetés de papillons adhésifs multicolores. Lentement, je retrouve mes esprits : je suis à Munich, et un recours m'attend à l'Office européen des brevets. L'expression insolite est le maître-mot de cette procédure. Je suis arrivé tard hier soir de Luxembourg, où m'avait retenu une autre procédure, devant la Cour de Justice européenne celle-là. Décidément, la vie d'un interprète de conférence s'assimile quelque peu à celle d'un artiste vagabond.

Interpréter pour l'OEB

En route vers l'Office sur les rives de l'Isar, mes pensées sont déjà à la procédure et à l'employeur, comme nous disons, qui la propose. L'OEB est devenu au fil des ans un des plus grands employeurs institutionnels pour les interprètes de langue maternelle allemande, anglaise ou française ayant l'allemand dans leur combinaison linguistique. D'après une récente étude que j'ai réalisée, l'Office arrivait, avec près de 2900 journées-interprètes en 1998, au troisième rang, loin après les institutions européennes, mais avant le Conseil de l'Europe ou les Nations Unies.

Simple, et pourtant... Les exigences sont les mêmes qu'à la Cour de Justice européenne : avoir 10 ans d'expérience au moins en tant qu'interprète de conférence et réussir l'examen d'audition de qualité que fait passer le service linguistique. Etre membre d'une association professionnelle, comme l'AIIC, est un atout mais non un must. Surtout, il faut pouvoir combiner l'entendement technique avec l'esprit de l'argutie juridique. Mon expérience de la Cour de Justice européenne et d'enseignant chevronné de la traduction juridique à l'université de Mayence m'y aide grandement.

8h30.  Arrivée en cabine. Les premiers gestes sont routiniers. Soigneusement, je dispose à ma droite sur la table les 16 (!) antériorités, en accordéon, les autocollants bien apparents. La citation d'un passage par une des parties peut aller très vite, et mieux vaut être prêt... Au milieu, le fascicule du brevet attaqué, l'opinion provisoire de la Chambre et le nouveau jeu de requêtes - il y en a quatre, ce qui promet une bagarre juridique assez longue - de la titulaire, intimée dans cette procédure. A gauche enfin, les quelque 250 pages relatant l'historique et associant pas moins de quatre requérantes, lues avec soin et exploitées pour la terminologie qu'elles contiennent. Celle-ci trône, sous forme de liste alphabétique, sur la pile. Paré, j'attends la suite avec confiance. Vient ensuite le moment de l'indispensable briefing, occasion unique de comprendre les derniers mystères de l'argumentation juridique - ou l'essence même de l'invention - et de recevoir, le cas échéant, d'éventuels documents manquants. Les membres de la Chambre sont tous là et répondent volontiers et patiemment aux questions des interprètes. Que ce soit en procédure d'opposition ou de recours, il semble que les spécialistes de l'Office comprennent l'absolue nécessité de cette brève séance de questions-réponses avec les interprètes même si, personnellement, ils n'ont pratiquement jamais recours à leurs services. Avec le temps, on se connaît de vue et une atmosphère de confiance réciproque s'instaure entre interprètes et gens de l'Office.

9h00.  L'audience commence après vérification des identités et pouvoirs. L'ambiance solennelle qui règne dans la salle est propre aux recours et elle se communique à travers la vitre, aux interprètes dans leurs cabines. La séance d'ouverture est figée dans un style formel et un vocabulaire procédurier que l'interprète acquiert rapidement. La partie matérielle fait davantage appel à ses connaissances juridiques. Art. 100a, b et c ou art. 54. Le 83 ou plutôt le 84, ou le tout ensemble ? Un interprète débutant aurait décidément du mal. Pour les routiniers que nous sommes, ces piliers de la procédure sont monnaie courante. Nous pourrions en réciter les libellés par coeur. Après confirmation des requêtes, la bataille s'engage, et les ténors du prétoire s'empoignent. La première des requérantes s'exprime dans sa langue maternelle - une aubaine, vu la complexité de l'invention. Elle développe son argumentaire à vitesse grand V. Pas de quoi, en principe, désarçonner l'interprète expérimenté, d'autant qu'il dispose de l'excellente documentation fournie par l'Office pour sa préparation. La seconde intervention est plus ardue : sa langue maternelle n'étant pas une des trois langues officielles de l'Office, le mandataire de la seconde requérante a choisi de s'exprimer en anglais. Hélas, il maîtrise mal la langue de Shakespeare. Pour nous s'ajoutent alors aux difficultés de compréhension du cheminement de la pensée juridique et technique, celle du décryptage phonétique. L'effort de concentration devient intense, et un rien peut l'hypothéquer. C'est ce qui explique, sans doute, la légendaire sensibilité des interprètes au travail. Un mot mal compris ou un renvoi mal entendu, et voilà une partie de la pensée qui s'en va. Là encore, la longue expérience de l'interprète exigée à l'Office et la routine des procédures font des merveilles : malgré le léger dérapage, la phrase suivante permet de retrouver le fil du discours, le terme technique en cause est reconnu et l'information manquante complétée. A cette allure cependant, la capacité de concentration baisse rapidement. D'où la nécessité d'être deux en cabine, pour se relayer. Sans cela, aucune procédure ne pourrait être menée à son terme à l'entière satisfaction des parties. Le principe d'airain du droit de tout individu d'être entendu - c'est-à-dire compris - serait vite malmené. Je n'ose penser aux conséquences que cela aurait pu avoir pour l'Office, depuis le début.

Une procédure immuable

Les audiences de l'Office européen des brevets obéissent à une systématique bien rodée. Interruptions de séance pour délibérer sur un point de fait ou prendre une décision partielle, reprises avec de nouveaux coups de boutoirs contre le brevet, nouvelles interruptions... Parfois, les interprètes ouvrent les paris : qui, des requérants ou de l'intimée, aura gain de cause ? L'issue est souvent incertaine et la procédure digne d'un roman policier. L'espace annulaire d'évacuation s'est révélé être un dispositif de refroidissement d'un disque de freinage. La nouveauté est incontestée et la question reste de savoir si l'homme du métier aurait pu déboucher sur l'invention en lisant et en combinant les nombreuses antériorités citées. Attaque typique dont la parade ne l'est pas moins : considération a posteriori ou ex-post comme on dit. Si quelqu'un avait eu l'idée lumineuse de l'invention, on ne serait pas ici. Les interprètes au moins sont entièrement d'accord. Dans leur cas, la question ne se pose même pas. Mais ce n'est pas à eux que la procédure s'adresse...


1 « Deutsch als Konferenzsprache in der Europaïschen Union, Fachbereich Angewandte Sprach- und Kulturwissenschaft der Johannes-Gutenberg-Universität Mainz in Germersheim, 2000. »
Une synthèse paraîtra sous forme d'un article dans : «  Publikationen des Fachbereich Angewandte Sprach- und Kulturwissenschaft, Reihe A, Bd 23, Peter Lang Verlag, 2001. »

2 Institutions européennes : 19180 journées d'allemand pour Commission, Parlement et Cour de Justice réunis. Conseil de l'Europe : 660 journées d'allemand sur 9421 au total.



Le présent article est paru dans la gazette de l'OEB (7/01, p. 40). Communicate! remercie Jacquy Neff et l'Office européen des brevets de l'avoir autorisé à le reproduire ici.

Recommended citation format:
Jacquy NEFF. "L'interprète de conférence, un artiste vagabond qui permet d'être entendu". aiic.net December 8, 2001. Accessed July 25, 2017. <http://aiic.net/p/529>.



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Hallo Jacquy - Wir vermissen dich....

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