L'AIIC et la deontologie

Le présent article, rédigé à titre personnel, mais approuvé par le Président, est conçu comme aide-mémoire et explication des principes fondamentaux de déontologie. Il ne prétend pas à l'exhaustivité, mais son auteur se réjouirait qu'il puisse inviter des réactions complémentaires, susciter un débat, voire d'autres articles de fond. Les obligations déontologiques auxquelles accepte de se soumettre l'interprète de conférence lorsqu'il devient membre de l'aiic peuvent se résumer par trois termes : confidentialité - probité - collégialité.

1. Confidentialité

Le secret professionnel est régi par l'article 2a du Code d'éthique professionnelle:

"les membres de l'Association sont tenus au secret professionnel total et absolu."

La confidentialité est la première vertu d'un interprète. Le secret professionnel est d'ailleurs la qualité première que l'interprète fait souvent valoir lorsqu'il plaide sa cause auprès d'un client soupçonneux : toutes les informations non publiques qui "transiteront" par l'interprète resteront à tout jamais enfouies dans sa mémoire (voire oubliées!), et ne seront jamais confiées, directement ou indirectement, à des tiers.

Cette disposition, particulièrement importante pour les réunions à caractère politique, où les journalistes sont constamment à l'affût d'informations nouvelles, impose à l'interprète un mutisme absolu : il peut s'avérer opportun de ne pas divulguer la date, le lieu, voire jusqu'à la tenue ou non d'une réunion, et a fortiori le contenu des débats, même en répondant évasivement à des questions générales.

De même, les réunions destinées à dévoiler à un public choisi des projets d'avenir (par exemple, d'une société sur un marché économique donné), appellent bien entendu le respect de la confidentialité.

Dans un contexte moins "brûlant", les réunions portant sur des personnes (candidatures, élections, discussions de cas précis) ou sur des organes (composition d'organes directeurs, remaniement de statuts, etc.), exigent la plus grande discrétion, les instances responsables devant choisir par elles-mêmes le moment et les circonstances de la diffusion publique de ces informations.

Dans certains cas, les informations peuvent sembler sans portée à l'interprète, mais néanmoins revêtir une certaine importance; pensons aux réunions où sont divulgués des chiffres (ventes, chiffres d'affaires, évolutions économiques) ou des renseignements techniques (toujours susceptibles d'intéresser des concurrents). Enfin, tout comme il ne doit rien répéter de ce qui s'est dit pendant la conférence, l'interprète, même s'il "n'en pense pas moins", n'a pas à donner son sentiment personnel sur ce qui s'est passé.

La confidentialité porte donc sur ce qui s'est dit, sur ce que l'interprète peut en penser personnellement, sur le contenu (y compris la documentation) et sur les circonstances annexes de la réunion (y compris les personnes présentes ou non), quelle que soit l'importance que l'interprète peut accorder à ces renseignements : qui sait par qui ils pourraient être utilisés, et à quoi?

De proche en proche, on s'aperçoit donc qu'il n'est pas vain d'exiger de l'interprète un "secret professionnel total et absolu." Ce caractère "absolu" s'applique envers toutes les personnes non autorisées : l'interprète pourrait avoir envie de se confier à des proches, mais il ne doit pas oublier que ces proches, quelle que soit la confiance qu'il peut avoir en eux, ne sont pas nécessairement aussi sensibles que lui au respect du secret.

D'autre part, ce caractère "absolu" s'applique également dans le temps : il n'appartient pas à l'interprète de divulguer, même de nombreuses années plus tard, ce qu'il a appris au cours de son activité professionnelle. C'est ce qui explique que les interprètes écrivent rarement leurs mémoires, ou que celles-ci se bornent à décrire les conditions et les expériences personnelles faites par l'individu, et non pas la substance même de son travail.

Les très rares entorses à cette règle ont toujours soulevé la plus grande indignation au sein de l'aiic, même si la question de la durée du secret professionnel peut sembler se poser, notamment dans les contextes politiques où l'interprète était parfois le seul témoin de certains échanges, et où beaucoup d'eau a coulé sous les ponts. Le débat sur ce point est tout à fait comparable à celui qui a fait rage, il y a peu de temps, lors de la parution d'un ouvrage rédigé par le médecin d'un ancien président de la République française, qui considérait que la mort de son patient l'avait délié de son secret professionnel.

Notons enfin que le secret professionnel s'applique non seulement envers les tiers extérieurs (notamment les journalistes), mais aussi envers toute personne non admise à la réunion (y compris les autres interprètes), quel que soit son rang dans la hiérarchie de l'organisation. Le corollaire du respect de la confidentialité est donc une bonne dose de résistance envers les pressions de toutes sortes qui peuvent parfois s'exercer sur l'interprète.

2. Probité

La probité est de deux ordres : matérielle et intellectuelle. Sur le plan matériel, l'article 2b stipule :

"ils [les membres de l'Association] s'interdisent de tirer un profit personnel quelconque de toute information confidentielle qu'ils auraient pu recevoir dans l'exercice de leur fonction d'interprète."

Cette disposition vise à prohiber ce qu'on pourrait appeler, dans d'autres contextes les délits d'initiés : le fait de tirer profit d'informations non publiques dont l'interprète a été un destinataire privilégié en raison de sa position.

L'article 3c stipule :

"les membres de l'Association s'interdisent d'accepter 2 engagements différents pour le même laps de temps."

Ces dispositions touchent manifestement à la probité intellectuelle. Il ne s'agit pas seulement d'une règle de bon sens (même très doué, l'interprète ne possède pas le don d'ubiquité!!), mais aussi d'honnêteté : en acceptant un engagement, l'interprète accepte de se consacrer totalement à son client pendant la période considérée; il s'intègre à l'équipe, au point de devenir juridiquement un membre du personnel dans certains cas de figure. De ce fait, il doit à son "employeur" du moment une fidélité qui ne souffre pas de partage.

En revanche, s'il respecte totalement le secret professionnel, l'interprète peut parfaitement travailler, par exemple, pour des entreprises concurrentes, auxquelles il s'identifiera successivement : on l'assimilera à l'une, puis à l'autre, mais sans jamais pouvoir lui reprocher de parti pris. L'intégrité morale, alliée à la confidentialité, débouche donc sur la neutralité.

Sur le plan intellectuel, une grande rigueur est requise par rapport à la prestation fournie : l'article 3a stipule :

"les membres de l'Association s'interdisent d'accepter un engagement pour lequel ils ne seraient pas qualifiés."

Il incombe donc à chacun de savoir si sa formation, son expérience passée, sa combinaison linguistique, la documentation qu'il possède ou qu'il pourra réunir, le temps de préparation, etc., lui permettront de fournir un travail de qualité; dans le cas contraire, l'interprète doit refuser l'engagement qui lui est proposé.

Notons à ce propos que les exigences concrètes énumérées à l'article 7 du Code (visibilité, documentation, composition des équipes, absence du relais, etc.) ne visent pas à imposer des contraintes excessives au client, mais à permettre à l'interprète de se consacrer essentiellement à sa prestation de travail dans des conditions optimales. Leur corollaire est bien entendu que l'interprète ne se laisse pas guider par l'attrait de l'offre la plus alléchante, mais de celle qui correspond le mieux à ses capacités. On ne travaille pas pour se faire plaisir ou pour voyager, mais pour assurer une bonne communication pendant la réunion.

3. Collégialité

L'article 4a stipule :

"les membres de l'Association s'interdisent d'accepter un emploi ou une situation qui pourrait porter atteinte à la dignité de la profession."

Le 4b ajoute :

"Ils s'abstiennent de tout agissement de nature à déconsidérer la profession."

L'article 6a stipule :

"[ils] s'engagent à respecter envers leurs collègues les devoirs d'assistance morale et de confraternité."

La dernière des "vertus déontologiques", la collégialité, est donc bel et bien citée dans le Code, même si elle est parfois oubliée dans la réalité. Cette confraternité s'exerce dans les rapports entre membres, entre les membres et leur Association, et entre les membres et les tiers.

Entre membres (art. 6a), les rapports doivent être marqués par la cohésion, exigence datant de l'époque où les interprètes de conférence, peu nombreux, devaient se "serrer les coudes" pour survivre sur le marché. Le Fonds de solidarité de l'aiic a d'ailleurs été créé pour aider financièrement les collègues en difficulté.

On notera cependant que l'"assistance morale" et la "confraternité" peuvent parfaitement s'interpréter, non seulement comme des règles générales, mais aussi dans le contexte précis des conférences, où la vie en équipe, le fait de partager une même cabine, d'être confrontés aux mêmes difficultés, parfois de vivre à l'étranger dans les mêmes conditions pendant une période prolongée, requièrent l'oubli d'éventuelles dissensions personnelles au profit de la qualité du travail, c'est-à-dire de la communication au cours de la conférence. Aucun interprète n'ignore l'importance, pour la qualité même du travail, d'une équipe homogène et dont les membres s'entendent bien, s'entraident et se soutiennent.

Le second aspect de la confraternité se fait sentir dans les rapports entre les membres et leur Association. Il n'est pas décrit plus en détails dans le Code, mais le règlement relatif aux litiges et le règlement disciplinaire jouent à cet égard un rôle de garde-fou.

Quant au troisième et dernier volet de la collégialité, il est souvent oublié : il s'agit des rapports entre les membres de l'aiic et les tiers. Chaque interprète est en quelque sorte la vitrine de toute la profession; à ce titre, le moindre de ses manquements sera considéré par les non-interprètes comme émanant de l'ensemble de la profession.

De cette règle découle un certain savoir-vivre en cabine et en réunion (courtoisie, respect des autres, effacement, rôle dévolu à chacun dans l'équipe [chefs d'équipe], bons rapports avec les organisateurs et les techniciens) qui permettra de mieux faire accepter les besoins spécifiques de l'interprète pour son travail (qualité du son, visibilité, documents, etc.).

Cette règle, apparemment secondaire, est en réalité le fondement même de toutes les autres (notamment de la probité). En effet, le comportement de l'individu engage la cabine qu'il occupe, l'équipe dont il fait partie, l'Association dont il est membre et, en dernière analyse, la profession tout entière. Les activités entreprises par l'aiic ces dernières années en matière de relations publiques visent précisément à mettre l'accent sur ce point, et à faire sentir à chaque membre toute la responsabilité qu'il assume à cet égard.

Toutes ces règles semblent exiger de l'interprète qu'il soit un être surhumain, plus intègre que quiconque, plus poli, plus dévoué, plus attentif aux autres. Il n'en est rien: l'interprète a ses travers, comme tout le monde. Simplement, ces règles consignent et formalisent les contraintes qui sont celles de toute vie en société, et qui se traduisent ici avec plus d'acuité qu'ailleurs, parce que l'interprète est au point de jonction entre plusieurs cultures, et que dans son rôle de communicateur, il est sous le feu des projecteurs sans jamais être l'objet de l'attention générale; à tout moment, il doit donc concilier la discrétion avec l'efficacité.


Août 1997

Recommended citation format:
Benoît KREMER. "L'AIIC et la deontologie". aiic.net January 22, 2002. Accessed December 12, 2017. <http://aiic.net/p/631>.



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