Le secret professionnel : une constante du métier d'interprète

L'éthique de l'interprétation en un seul mot: confidentialité.


Photo credits: © Feng Yu - Fotolia.com

Nous croyons parfois que la notion de secret professionnel, fondement même de notre Code d’éthique et de notre profession, est tellement connue et comprise qu’elle ne nécessite aucun commentaire particulier. En revanche, plus on se penche sur cette notion, et plus on constate qu’elle présente des facettes qui méritent un examen plus poussé.

Sans vouloir aborder des considérations juridiques ou historiques, passons en revue quelques éléments qui gagnent toujours à être répétés.

Code d'éthique professionnelle

Le respect du secret professionnel est défini dans nos textes comme étant l’interdiction faite aux interprètes membres de l'AIIC de divulguer à quiconque quelque information que ce soit dont ils ont eu connaissance dans l’exercice de leur profession lors d’une réunion non ouverte au public (article 2 du Code d’éthique : « Les membres de l’Association sont tenus au secret professionnel total et absolu. Celui-ci doit être observé à l’égard de quiconque et concerne tout ce qui a été appris dans l’exercice de la profession à l’occasion de réunions non publiques »).

 « Divulguer » désigne l’acte de transmettre des informations, que cela soit en réponse à une question (divulgation passive) ou de sa propre initiative (divulgation active). Sans doute le premier cas peut-il paraître plus évident, dans la mesure où nous savons que les journalistes, les commentateurs ou d’autres groupes de personnes souhaitent parfois connaître des informations obtenues pendant une réunion à huis clos ou une rencontre non ouverte au public, et dans la mesure où nous savons bien que répondre à de telles demandes enfreindrait notre obligation de respecter le secret. Qui n’a pas déjà été assailli par des journalistes avides de nouvelles croustillantes ?! Il est bon, dans ce cas, de s’entraîner à dire et à répéter « no comment » !!!

Mais il arrive aussi que, de son propre chef, l’interprète pense pouvoir prendre l’initiative (rédiger un article, publier ses mémoires), soit parce qu’il pense qu’en travestissant plus ou moins son texte en fiction il échappera à toute critique, soit parce qu’il considère que les faits sont très éloignés dans le passé et relèvent désormais de l’Histoire au sens large. Evidemment, il n’en est rien, et le secret professionnel reste total et absolu, y compris dans le temps.

Précisons également que les moyens par lesquels cette divulgation intervient ne sont pas pertinents, eux non plus. La divulgation peut avoir lieu oralement, par écrit, par télécopie ou courrier électronique, ou encore par tout moyen de communication plus récent (Facebook, Twitter, etc.). Il ne suffit pas de prétendre que la diffusion par ce biais était, en soi, restreinte ; en d’autres termes, la violation du secret est commise même si l’interlocuteur s’était engagé à son tour à ne rien dire, même si le courrier rédigé était considéré comme privé, même si le courrier électronique était marqué « confidentiel », même si le groupe de discussion électronique n’était pas ouvert au grand public, même si le livre avait été tiré à 10 exemplaires, etc. ! Si déjà l’interprète adopte lui-même une approche laxiste de la notion de divulgation, il ne saurait supposer que des tiers seront plus rigoureux que lui-même : c’est la porte ouverte aux secrets… de Polichinelle !

« Quiconque » désigne bien n’importe quelle personne, que cette personne soit un proche ou un inconnu, un individu ou un groupe d’individus, et même une autre personne également soumise au secret professionnel (= un autre interprète). La divulgation d’informations à une seule personne constitue donc déjà une violation du secret professionnel - il n’est pas nécessaire que la Terre entière ait été mise au courant.

« Quelque information que ce soit » : l’information proprement dite n’a pas besoin d’être d’une grande pertinence dans l’absolu. Certes, on voit tout de suite qu’un renseignement susceptible d’influer sur le cours en bourse d’une action ou sur l’évolution politique d’une région est extrêmement sensible et doit être protégé. Mais dans certains cas, le simple fait qu’une réunion se tienne, ou que telle ou telle personne y participe (ou n’y participe pas) peut revêtir une importance insoupçonnée. Ainsi, l’interprète qui dit à un journaliste que le Président portait ce jour là une cravate rouge ou des chaussettes vertes croit peut-être n’avoir trahi aucun secret : certes, l’information n’est pas importante, mais indirectement, elle confirme bien que le Président était présent, ce qui n’est pas aussi anodin que cela. A l’époque où la France avait entrepris de négocier avec l’Algérie les conditions de son indépendance future, l’idée même de négocier était officiellement taboue, de sorte que la tenue même de ces rencontres devait rester extrêmement confidentielle. Dans ces circonstances, le moindre mot sur l’existence de la réunion (et a fortiori sur ses participants) aurait déjà été un mot de trop. Par ailleurs, n’oublions pas qu’une des raisons du secret professionnel pour un interprète est la confiance qu’il crée chez ses interlocuteurs (clients, utilisateurs, recruteurs). Ceux-ci doivent être convaincus que pas un mot, sans aucune exception, ne franchira les lèvres de l’interprète (sauf ceux prononcés en cabine, bien sûr !!).

« Dans l’exercice de la profession » : cette expression couvre deux aspects. D’une part, elle englobe tout depuis le moment du recrutement de l’interprète (et va, comme on l’a vu, jusqu’à sa mort !) ; cela inclut évidemment les réunions préparatoires, les informations transmises en amont, les réunions proprement dites, les pauses lors de ces réunions, ainsi que tout ce qui les suit et en relève encore directement ou indirectement. D’autre part, en revanche, cette expression limite les informations couvertes par le secret professionnel de l’interprète. Ainsi, le secret dont nous parlons ici ne s’étend pas aux types d’informations confidentielles qui ne sont pas obtenues dans l’exercice de la profession ; ces informations restent bien entendu confidentielles, mais pour d’autres raisons (devoir de réserve imposé aux membres de certains organes ou aux fonctionnaires, respect du secret commercial, secret de fonctions, etc.) et peuvent donc aussi donner lieu à des poursuites, mais dans un cadre autre que celui de l’AIIC, qui ne s’occupe que de la profession d’interprète de conférence. Précisons à cet égard que l’Assemblée de l’AIIC a spécifié que les interprètes-conseils étaient eux aussi couverts par le secret professionnel, qui, dans ce cas, englobe les informations reçues en leur qualité d’interprètes-conseils lors de leurs contacts avec leurs clients.

« Réunion non ouverte au public » : le recrutement d’un interprète fait de celui-ci un membre à part entière de la réunion, et lui ouvre l’accès à des lieux (et le contact à des personnes) qui lui auraient été impossibles autrement. Dès lors, l’obligation de respecter le secret professionnel commence à partir du moment où la réunion n’est pas ouverte au public, c’est-à-dire où celui-ci ne peut pas accéder directement aux informations échangées. Il peut s’agir d’une rencontre entre chefs d’Etat aussi bien que d’un congrès de médecins, et même d’une assemblée générale dans la mesure où celle-ci est réservée aux actionnaires. En règle générale, la maîtrise de l’information qui émane d’une réunion est du ressort de l’organisateur de cette réunion, qui choisit d’y inviter ou non des journalistes, ainsi que de diffuser des communiqués ou d’organiser des conférences de presse.

En conclusion, tous les membres de l’AIIC, de par leur adhésion à l’Association, s’engagent à respecter tous nos principes déontologiques. Le secret professionnel est l’un des plus importants, mais peut-être aussi l’un des moins clairement compris. Espérons que un débat sur son rôle, mais aussi sur les détails de son application, sera utile à l’ensemble de notre profession.


Lectures conseillées



Recommended citation format:
Benoît KREMER. "Le secret professionnel : une constante du métier d'interprète". aiic.net November 8, 2012. Accessed March 20, 2019. <http://aiic.net/p/6341>.



There are no comments to display