Le français, est-il saturé d’anglicismes ?

Pour un plurilinguisme enraciné dans la maitrise de la langue maternelle.


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Les langues ont toujours évolué à chaque génération mais l’évolution actuelle est sans précédent. Elle échappe en partie aux locuteurs, elle est accélérée par la communication globale et ses supports électroniques. Et, l’anglais semble avoir un quasi-monopole de l’influence linguistique sur les autres langues.

Nous dé-parlons[i] lexicalement, sémantiquement, grammaticalement, et, culturellement. Le statut du locuteur en pâtit, sa capacité d’expression aussi, qu’il soit élève, électeur, consommateur... Je voudrais défendre le droit des locuteurs à un énoncé précis ; en 2012 cela revient à prôner un plurilinguisme enraciné dans une très bonne maitrise de sa langue maternelle.

L’imprécision des anglicismes lexicaux : nous comprenons-nous ?

L’influence de l’anglais revêt diverses formes lexicales : des mots anglais, francisés ou non, et, des traductions littérales qui entrainent une précision moindre. Développer des indicateurs signifie concevoir, mettre au point des indicateurs ou développer des indicateurs qui existaient sous une forme plus réduite ? Ce dernier sens était le seul qui existait en français récemment encore.

En outre, la réduction de la diversité lexicale, concomitante dans toutes les langues, induit une uniformisation lexicale, notamment métaphorique. La métaphore de la feuille de route au sens de plan, comme pour un plan de paix, s’est récemment imposée en russe et en français.

Des anglicismes  grammaticaux

A force de moins employer la construction, sujet, verbe, cod,  la voix active risque de laisser la voix passive prendre du terrain. Or, la voix passive est une caractéristique de l’anglais. Ne remarquez-vous pas que l’on dit  souvent : vous êtes intéressés par au lieu de vous voulez?

Pourquoi traduire si souvent to have the opportunity to par avoir l’opportunité de quand parfois pouvoir suffirait ? Rien n’oblige le locuteur francophone à utiliser systématiquement un substantif en français sous prétexte qu’opportunity est un substantif ; une tournure en français avec le verbe pouvoir convient également. (Rappelons que très souvent opportunité est employé au sens d’occasion, possibilité, voire chance, manne etc. Rappelons aussi que l’opportunité d’une idée signifie la pertinence d’une idée dans un contexte donné.)

Des anglicismes culturels : pensons-nous vraiment ce que nous disons ?

Employer évènement quand il s’agit d’une manifestation culturelle (une exposition) ou d’une opération publicitaire quelconque (pour lancer sur le marché l’énième volume de la saga à la mode) s’inspire de l’anglais event.1789, 1917 furent des évènements car ce sont des faits historiques, lourds de conséquences, rares, imprévus. Réduire la notion d’évènement à une opération publicitaire peut être considéré comme un signe de la marchandisation avérée de la société.

D’ailleurs n’entend-on pas dire aujourd’hui : vendre une idée, un projet pour convaincre son interlocuteur d’une idée ? Descartes n’a pas dit : J’achète donc je suis ! Le raccourci est un peu facile peut-être, mais je veux expliquer ainsi que l’anglicisme éloigne le locuteur de son histoire, de ses références culturelles et plaque sur le discours d’autres références culturelles, et, idéologiques. La langue devient moins porteuse de ses connotations culturelles propres, plus anciennes. Or elles constituent l’ écho culturel qui est l’essence d’une langue : sans cet écho culturel, le pan majeur de la diversité culturelle disparait.

Doctorante en linguistique

Ma passion pour la diversité lexicale, outil de la précision sémantique et vecteur de transmission de l’héritage culturel explique mon sujet de thèse : « Emprunts à l’anglais international et évolution linguistique du français contemporain ».

Mon glossaire de suggestions pour éviter les anglicismes en français est le volet pratique de ma thèse. J’offre une grille de lecture des effets des nombreux anglicismes récents, sur la langue française : réduction de la diversité lexicale, de la précision sémantique, de la diversité stylistique, et, rupture graduelle de la transmission lexicale de l’héritage culturel. La réduction lexicale induit une uniformisation lexicale, qui elle-même entraine une uniformisation conceptuelle, planétaire, sans précèdent. Je m’appuie sur des exemples d’anglicismes en français car c’est ma langue maternelle, mais mon raisonnement s’applique à toutes les langues de la Toile.



[i] Giono emploie ce mot au sens de perdre la tête.



Myriam de Beaulieu interprète permanente aux Nations-Unies, NY(debeaulieu@un.org) et doctorante à l’Université d’Orléans.

Note : « Les opinions exprimées ici sont celles de(s) (l’)auteur(s) et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Organisation des Nations Unies. »

Recommended citation format:
Myriam DE BEAULIEU. "Le français, est-il saturé d’anglicismes ?". aiic.net December 3, 2012. Accessed July 23, 2019. <http://aiic.net/p/6353>.



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Comments 4

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Iannis Mardell

   

Bonjour, je pense maîtriser les deux langues plutôt bien et m'efforce donc de bien les dissocier et d’éviter tout gallicisme en Anglais ou anglicisme en Français.

Je trouve drôle et plutôt symptomatique que vous utilisiez le terme "pan majeur" qui est, je le crois en tout cas, un anglicisme. En l’occurrence, on pourrait parler de pan "principal, primordial, significatif, de première importance etc."

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Hugues Leblanc

   

Merci pour ce beau travail. On note également pour le terme "competitive" : My soccer players are very competitive", maladroitement traduit "par mes joueurs de foot sont tres competitifs". On devrait dire "mes joueurs de foot ont un fort esprit de compétition".

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Jonathan Faydi

   

Merci pour cet article et pour le lien très utile vers le glossaire ! S'il y a un anglicisme qui m'horripile au plus haut point c'est bien "impacter"... Malheureusement il semble gagner du terrain !

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Monique Zachary

   

Absolument d'accord. Par ailleurs,  l'exemple " to have the opportunity  to par  avoir l’opportunité de quand parfois  pouvoir suffirait ?" est l'application de la technique de transposition en traduction, donc tout à fait valable...Le pire est quand le client EXIGE qu'on dise "genre" ou même qu'on traduise  "provisions" en anglais par "provisions" (au lieu de dispositions) en français...la tolérance a ses limites et j'ai tout bonnement refusé..

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