Qui suis-je, où cours-je, dans quel état j’erre?

Le quotidien des interprètes de conférences comporte une multitude de lieux de travail, c'est-à-dire une multitude de badges.


Photo credits: By Conrad Nutschan (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html), CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/) or CC-BY-SA-2.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0)], via Wikimedia Commons

Les interprètes sont de véritables caméléons, qui se mettent dans la peau de celui dont ils transposent le message. Il peut nous arriver de défendre les vertus de la libre entreprise et condamner le capitalisme dans la même journée, que dis-je, dans la même heure. Nous sommes à la fois royalistes et républicains, végétariens et carnivores, fâchés ou joyeux, lyriques ou soporifiques. A cela vient s’ajouter le fait que nous travaillons dans des lieux multiples, parfois dans la même ville, parfois sur le même continent. Comme si ça ne suffisait pas, nous avons une pièce d’identité par organisation, parfois même par réunion.

De la multiplication des badges

Dans les organisations internationales ou les institutions européennes, le port du badge est dorénavant aussi systématique qu’obligatoire. Ces badges ont généralement une validité d’un an et comportent une photo du détenteur. Là où le travailleur ordinaire n’a qu’un seul badge, nous, les interprètes free lance en détenons tout un chapelet, un par organisation. A ce jour, ma collection comprend, dans l’ordre alphabétique : le BIT, la CJE, l’OEB, l’ONU (périmé), l’OMC, l’OMPI, le PE et le SCIC (périmé aussi)[1]. Certains collègues les ont tous sur eux, personnellement, j’aurais trop peur de les perdre tous d’un coup. Il vaut mieux toutefois ne pas oublier d’avoir le bon sur soi, sinon, gare à vous !

Autrefois, on entrait comme dans un moulin dans certains bâtiments. Mais depuis le 11 septembre 2001, puis la panique à l’anthrax, les mesures de sécurité ont été intensifiées. Une certaine organisation, qui n’a pourtant rien à craindre, s’est dotée de portiques automatiques certainement très coûteux, dont le but véritable est sans doute d’enregistrer les allées et venues de ses employés. Une autre nous accordait autrefois des badges à durée indéterminée, qui ont maintenant une date d’échéance (le 31 décembre) et nous sommes tenus de les renouveler chaque année en janvier. J’entrais autrefois à la Cour de Justice à Luxembourg avec mon badge du Parlement européen, mais c’est maintenant du passé. La CJE s’était équipée de ses propres badges magnétiques, valables un an. Ça aussi, c’est fini. Nous recevons désormais un badge visiteur à la journée, à renouveler tous les matins, tant que dure notre contrat. La présentation du badge d’une autre institution européenne nous permet de déroger au rituel du détecteur de métaux et des sacs passés aux rayons-X. Que la Cour se protège, c’est normal. Cependant, ils devraient craindre davantage les fuites d’information que les explosifs, les armes à feu ou encore les couteaux.

Les badges servent parfois à nous remettre à notre place et à nous rappeler notre statut de journalier, payé à la tâche et qui ne fait pas partie de l’organisation au même titre que les fonctionnaires. Ainsi, pour entrer dans les bâtiments du SCIC, nous devons franchir le détecteur de métaux et passer nos sacs aux rayons X. Il faut prévoir de partir 30 minutes plus tôt pour avoir le temps de faire la queue. Et le dernier jour, quand on vient avec le bagage qui ira en soute, si notre trousse de toilette contient une lime à ongles en métal ou une petite paire de ciseaux, il nous faudra ouvrir notre valise devant tout le monde, sortir l’objet du crime, le confier aux gardes et penser à le récupérer le soir en partant. Pour obtenir le badge magnétique qui permet d’éviter tout ça, il faut présenter un extrait de casier judiciaire, renouvelable tous les deux ans. Il est clair que l’interprète free lance qui vient travailler représente un facteur de risque majeur. La situation a peut-être changé, je ne travaille plus pour le SCIC depuis l’élargissement aux nouveaux pays membres (2004).

Quelques éléments pratiques

L’Office européen des brevets a un système astucieux de porte-monnaie électronique inclus dans le badge, ce qui est vraiment très pratique. On charge la puce à l’automate, puis on paie son café, son repas de midi ou son journal au kiosque en plaçant l’objet sur un lecteur qui débite le montant correspondant. Le badge magnético-électronique de l’ONU de Genève permettait de passer par les portiques à grilles, même lorsque les gardes ont fini leur service, ce qui est bien commode tard le soir ou le samedi. Il m’aurait même permis d’entrer à l’ONU à New York. Mais voilà…. l’ONU ne recrute quasiment pas de free lance et, pour des raisons de sécurité évidentes, ne nous renouvelle pas notre sésame tant que nous n’avons pas de contrat. En effet, nous risquerions de pénétrer dans le bâtiment alors que nous n’avons rien à y faire pour, par exemple, aller y rencontrer des collègues.

Personne ne semble avoir songé à rationnaliser les choses de sorte à nous permettre de n’avoir qu’une seule pièce d’identification. Les organisations internationales de Genève faisant toutes partie de la grande famille des Nations unies pourraient se mettre d’accord pour avoir un badge unique et centralisé ; idem pour les institutions européennes. Elles pourraient aussi reconnaître que, au bout de dix ou vingt ans, les interprètes de conférence free lance qui travaillent pour elles sont des personnes fiables et qu’il n’est plus nécessaire de leur demander de montrer patte blanche année après année. Elles craignent sans doute que nous ne venions profiter des délicieux repas de leurs cantines respectives. Un badge unique permettrait aussi de réduire l’empreinte écologique : une dizaine de plaquettes en plastique par personne, renouvelées année après année, ça pollue énormément et ça consomme beaucoup d’électricité.

Le but d’un badge est de trier le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire les personnes autorisées et légitimes de celles qui n’ont rien à faire là. Jamais nous ne pouvons oublier la précarité de notre statut ou nous reposer sur des droits acquis. Et si décembre est le mois des cadeaux et des cartes de vœux, janvier est le mois du renouvellement des badges.



[1] Bureau international du travail, Cour de Justice Européenne, Office européen des brevets, Organisation mondiale du commerce, Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, Organisation des Nations unies, Parlement européen et le Service commun d’interprétation de conférences, désormais la DG INTE, qui regroupe les services d’interprétation de la Commission européenne et du Conseil.


Recommended citation format:
Tiina HYVÄRINEN. "Qui suis-je, où cours-je, dans quel état j’erre?". aiic.net January 17, 2013. Accessed August 23, 2019. <http://aiic.net/p/6390>.



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