Les interprètes dans la fiction: Entre deux voix, Journal d’une jeune interprèt

L'auteur nous fait percevoir la beauté et la difficulté d’un métier méconnu qu’elle exerce elle-même.

Broché:  216 pages
Editeur : Editions mon village (20 octobre 2012)
Collection : Roman
ISBN-10: 2881942407
ISBN-13: 978-2881942402

Entre deux voix de Jenny Sigot Muller est un livre que j’ai lu d’une traite sans pouvoir m’arrêter.

L’auteur a su en effet maintenir le suspens tout au long de son texte, au niveau des deux histoires vécues (dans l’amour ou la haine) par Sonia, la jeune interprète : celle de Pierre et celle de l’Ennemie. Mais si on se réjouit du sort fait à la méchante..., on reste sur sa faim quand arrive... la fin du texte car on aurait bien envie de savoir si ce Pierre (vrai ou imaginaire) sera à Berne, au rendez-vous qu’il a donné grâce à la pierre bleutée. Mais bernique...le texte s’arrête avant et l’on craint fort que Sonia ne soit bernée et déçue tout comme le lecteur par une vaine attente!

Pierre, l’artiste, n’est-il pas, dans le texte, une des figures de l’écrivaine solitaire dont le visage est là, comme malgré elle, parmi les personnages de l’exposition sur la solitude ? Et la pierre couverte d’écriture n’est-elle pas l’incarnation du texte toujours fantasmé et toujours inatteignable que poursuit chaque écrivain ?

Tout dans ce roman est placé sous le signe du double : Jenny l’auteure, écrivaine et interprète, est représentée à la fois par Pierre et par Sonia, mais Pierre est à la fois celui qui reconnaît et celui qui oublie, et Sonia est à la fois celle qui a une vie privée et une vie professionnelle, et quand elle est dans sa vie professionnelle, elle joue, là encore, plusieurs rôles, allant de dédoublement en dédoublement, se mettant simultanément à toutes les places : « Interpréter c’est représenter quelqu’un tout en restant soi-même, venir à la rencontre de son public, de son interlocuteur, sans jamais oublier l’orateur. » (p.78)

Ayant fait moi-même l’expérience d’être interprétée lors d’un colloque, je me rappelle combien j’ai été émue par la manière dont l’interprète (qui me traduisait en russe, dans une langue que je ne connais pas) avait su se glisser dans mon discours, reproduire mes intonations et, en quelque sorte, habiter mon corps. J’avais eu l’impression de vivre l’espace de quelques instants une véritable aventure de fusion amoureuse. La même (mais sur l’autre rive) que vit, dans le roman, l’interprète Sonia, mère porteuse du discours de l’autre, vivant de cet « art de l’autre » (dont j’ai longuement parlé ailleurs) dont tout écrivain se construit aussi.

Car l’interprète a tout à voir avec l’artiste, l’écrivain, l’acteur dans sa pratique de dédoublement, d’incarnation respectueuse de l’autre et dans sa volonté d’offrir aux hommes la possibilité de se comprendre. « Les interprètes sont des messagers de paix car ils ne prennent jamais parti. » (p.83) écrit Jenny, ou encore : « Interpréter, c’est savoir écouter, savoir comprendre, et savoir trouver les mots. » (p.78) « Je ferai tout mon possible pour rendre notre monde un peu plus juste. » (p.87)

On doit à Jenny Sigot Muller de nous faire percevoir la beauté et la difficulté d’un métier méconnu qu’elle exerce elle-même d’une manière attachante, pleine de délicatesse et de générosité. (Car même si Entre deux voix est présenté comme un roman, le côté « journal », écrit à la première personne, lui donne une dimension autobiographique). Ilest clair que chaque séance est pour elle l’occasion d’acquérir passionnément de nouveaux savoirs, de tous ordres, d’entrer parfois dans le secret de quelques domaines réservés à des happy few, de faire de sa vie une collection de beaux moments qu’elle obtient en se dépassant.

Sur le plan de l’écriture, on assiste à un travail de structuration très maîtrisé : des rimes narratives sont bien mises en place et les rencontres scandent le roman (à un « gentil » correspond un « méchant » et chaque rencontre entre en écho avec d’autres), et une réflexion sur les mots et la communication traverse tout le texte. Le récit alterne avec le discours intérieur et le discours direct, le tout dans un style limpide, toujours à la recherche du mot juste. Qui s’en étonnera ?

Entre deux voix, entre deux voies, entre deux vies, ce premier roman offre un bonheur de lecture qui donne envie de lire les suivants qui ne manqueront pas de voir le jour. 


Claudette Oriol-Boyer est Professeur émérite de la Université de Grenoble 3 Stendhal France et Directrice de la revue "TEM, Texte en main".



Recommended citation format:
Claudette ORIOL-BOYER. "Les interprètes dans la fiction: Entre deux voix, Journal d’une jeune interprèt". aiic.net October 30, 2013. Accessed December 13, 2018. <http://aiic.net/p/6627>.



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