Le genéral et le Chancelier, et le secret professionnel

Mon vieil ami Hermann Kusterer a eu la gentillesse de m'envoyer en octobre dernier la version française de son livre "Le Général et le Chancelier", avec cette dédicace : "Pour Christopher, pour qu'il puisse juger lui-même".

Il sait que je suis de ceux qui estiment que le secret professionnel, c'est pour toujours.

Disons-le tout de go : c'est un fort beau livre, à la fois très documenté et très émouvant. Kusterer était présent à toutes les rencontres de Gaulle-Adenauer, sauf la toute première à Colombey. Il en a conçu une immense estime pour les deux hommes, et pour un Français la façon dont il parle du Général, en tordant le coup à un certain nombre d'idées aussi fausses que reçues, est réjouissant.

Il faut savoir (et j'avoue que je l'ignorais) qu'il existe pour les deux hommes, outre les Mémoires, une immense documentation publiée : les "Lettres, Notes et Carnets" du Général remplissent 12 volumes… Kusterer a fait un véritable travail de fourmi-historienne en épluchant tout cela, pour nous en faire une sorte de visite guidée, éclairée par son expérience d'interprète, et parfois enrichie par ses notes. Mais la quasi totalité des nombreux textes qu'il cite - compte-rendus, notes, discours, etc. - sont tirés de publications officielles. Bref, pour la majeure partie de l'ouvrage, il s'agit d'un travail d'historien.

Mais le reste? Ce ne sont pas des "mémoires d'interprète" composés d'anecdotes plus ou moins intéressantes, loin de là. Il n'en reste pas moins que l'auteur donne un éclairage aux documents et aux évènements à partir de son expérience d'interprète. Kusterer ne s'en cache pas. Après avoir défini clairement sa conception de la confidentialité, à laquelle je souscris entièrement, et après avoir relativisé la notion de "l'interprète détenteur de secrets", il pose la question de savoir si "cette discrétion … vaut pour l'éternité". Et il répond : "Si les entretiens, dont j'ai été témoin, appartiennent à l'histoire, si les participants sont décédés et que la teneur des entretiens fait depuis longtemps partie de l'historiographie, je pense que, dans la mesure où les historiens s'en sont emparés, l'interprète a aussi le droit de s'exprimer". Tout est là. Le droit vis-à-vis des protagonistes, oui. Et vis-à-vis de l'État aussi, sous réserve bien sûr de la prescription trentenaire. Mais vis-à-vis de la profession, à mon avis, non. Car je suis convaincu qu'un interprète qui parle, même longtemps après, même pour dire ce que tout le monde sait déjà, fait une brèche, infime peut-être, mais brèche quand même, dans cet incroyable édifice de confiance qu'ensemble nous avons réussi à construire et dont tous les interprètes bénéficient. Il est tout de même remarquable que l'on parle aussi librement devant nous : on sait que rien ne sortira. Mais que l'on vienne à se dire qu'un jour, plus tard, cela pourrait sortir …et je pense vraiment que les germes de la méfiance auront été semés.

Alors ? Le livre d'Hermann Kusterer est un beau livre, sérieux, rigoureux, d'une grande tenue, et qui fait honneur à la profession. Et pourtant, à mes yeux, c'est une transgression de notre loi, notre loi à nous, celle que nous nous sommes donnée. Mais il est parfois, rarement, des transgressions justifiées. Celle-ci, je pense, en est une.


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Christopher THIERY. "Le genéral et le Chancelier, et le secret professionnel". aiic.net May 21, 2002. Accessed July 16, 2019. <http://aiic.net/p/744>.



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