L’interprète de conférence, Cet Inconnu

Un livre inédit de Stefan Priacel qui débuta sa carrière avec les Procès de Nuremberg pour travailler ensuite aux Nations Unies. Plus tard, il enseigna à l'Ecole Supérieure d'Interprètes et de Traduct


Stefan Priacel est né en 1904 à Wroclaw/Breslau, fils de Marya Freund, cantatrice, et de Walther Freund, pédiatre. Très tôt, il quitta la Silésie et suivit sa mère dans ses pérégrinations à Bruxelles Lausanne, Milan, et Paris, périple au cours duquel il apprit le français, l’italien, l’anglais qui s’ajoutent à l’allemand et le polonais que lui avait appris sa mère.

Suite à des études universitaires à Paris et à Pérouse, il se lance dans le journalisme, critique artistique d’abord et passera vite au journalisme politique avec la montée du nazisme. Il couvrira pour les Nouvelles Littéraires et le Petit Journal un grand nombre de procès d’antifascistes allemands et publie dans Regards en 1936 un des premiers textes sur les horreurs de Dachau.

Par la guerre, il se retrouve interné au Camp du Vernet d’Ariège, puis dans les geôles de Figueras de Jaraba, pour finalement débarquer à Alger en 1944 où il obtiendra la nationalité française.

En 1945, de retour à Paris, encore militaire, il sera convoqué par le Colonel Dostert qui lui proposera d’utiliser ses compétences au Procès de Nuremberg, et qui fit de lui un interprète de conférence.


L’interprète de conférence, Cet Inconnu: Introduction

Dans les conférences internationales, de plus en plus nombreuses dans le monde où nous sommes, les délégués prennent la parole devant des microphones. Pour entendre les discours de leurs confrères, ils se coiffent d’une paire d’écouteurs. Chacun s’exprime dans sa propre langue. Toutes les interventions des orateurs, quel que soit l’idiome dont ceux-ci se servent, on peut les écouter dans la langue de son choix.

Pour tous les participants aux réunions inter-gouvernementales, ou non- gouvernementales sur n’importe quel sujet, les barrières linguistiques sont tombées à jamais. La confusion des langues, cette malédiction biblique dont les apôtres seuls seraient exemptés, a cessé d’exister. Les flammèches de la Pentecôte, symboles de la connaissance des langues, brûlent désormais sur toutes les têtes. La Tour de Babel montera jusqu’aux cieux puisque désormais ceux qui ont entrepris de l’ériger peuvent s’entendre. Dieu a cessé d’être jaloux.

Aujourd’hui, il est tout à fait naturel pour un anglophone de se faire comprendre d’un allemand, d’un italien ou d’un néerlandais ; pour le français, le danois ou le russe d’entendre ce que dit l’espagnol, le chinois, le japonais ou l’arabe. On sait, au surplus, que la technicité d’un débat ne représentera pas le moindre obstacle à la manifestation d’un phénomène naguère inimaginable. Il suffit de pousser un bouton, de tourner un commutateur, pour prendre part à n’importe quelle discussion sur n’importe que thème et de la suivre comme si chacun des protagonistes, pourtant venus de tous les coins de l’Univers, parlaient la même langue que n’importe lequel d’entre eux.

Qu’il soit homme politique ou simple expert, savant ou artiste, juriste ou ingénieur, aucun spécialiste de quelque domaine du savoir que ce soit n’ignore plus que dans les sept ou huit cabines vitrées, accessoires obligatoires placés au fond, ou autour de toutes les salles de congrès, des hommes et des femmes hautement qualifiés travaillent sans relâche.

Ce sont les interprètes simultanés, dont il aperçoit la silhouette. Il ne connaît même pas les noms de ces artisans mystérieux et anonymes du constant miracle auquel chacun, aujourd’hui, trouve tellement normal de participer. Au temps des ordinateurs électroniques nul ne s’étonne plus de rien.

Or, il y a une trentaine d’années, aux premières assises internationales où l’on avait utilisé l’interprétation simultanée – et notamment au Procès des grands criminels de guerre de Nuremberg, et à New-York, lors des premières réunions de l’Organisation des Nations Unies – les interprètes capables de cette performance spectaculaire étaient l’objet d’une admiration presque terrifiée :

- Mais comment arrivez-vous à faire cela ? Telle était la question la plus courante posée aux interprètes par les auditeurs émerveillés.

A Nuremberg, - je m’en souviens - un des accusés Hans Fritsche, l’adjoint du docteur Goebbels à la Propagande hitlérienne pendant la 2ème guerre mondiale, n’hésitait pas à proclamer avec une nuance de regret mais à haute et intelligible voix afin que les interprètes présents l’entendissent :

" Ach ! wenn wir bei uns solche Leute gehabt hätten ! " ... [i]

Je me rappelle aussi mes premières années d’activité à l’Organisation des Nations Unies, où les guides qui faisaient visiter le nouvel et somptueux palais de Manhattan ne manquaient pas de faire passer des groupes de touristes devant les cabines transparentes des interprètes. A l’intention de ces badauds qui nous regardaient comme des bêtes curieuses, un de mes collègues, Nicolas Orloff, s’était amusé à confectionne une pancarte où l’on pouvait lire :

" Don’t ever tease interpreters , they bite ! "

Il la présentait aux regards effarés des visiteuses et des visiteurs américains.

Cela se passait en 1948. Nous n’étions en tout et pour tout qu’une centaine d’interprètes simultanés. Aujourd’hui, en 1974, nous ne sommes encore qu’un peu plus de mille dans le monde entier, ce qui fait de notre profession – et pour cause – une des plus rares quant au nombre de ceux qui l’exercent.

Aussi bien est-il de fait que les grandes organisation internationales, telles que la Communauté Economique Européenne de Bruxelles, l’OCDE, l’Unesco ou l’Organisation de l’Aviation Civile à Paris, ainsi que les très nombreuses institutions spécialisées des Nations Unies à Genève et à Rome trouvent difficilement à engager les interprètes dont ils ont besoin, sans parler des innombrables organisations non-gouvernementales pour lesquelles le recrutement d’interprètes hautement compétents s’avère moins facile encore.

Pourtant, un peu partout, les Ecoles d’interprètes se sont multipliées. Beaucoup sont excellentes. Cependant, les qualités requises pour y entrer sont nombreuses et les examens d’admission très sévères. Que ce soit à l’Ecole Supérieure d’Interprètes et de Traducteurs de l’Université de Paris (où j’enseigne depuis plus de quinze ans), à celle de l’Université de Georgetown, à Washington, au Dolmetscher Institut de Munich, à l’Ecole d’interprètes de l’Université de Genève, sans oublier les Ecoles de Londres, de Moscou, de Varsovie et d’ailleurs, il faut, pour être admis à suivre les cours dont la durée est généralement de deux années, avoir fait au préalable, et avec succès, des études universitaires très poussées.

Quant aux diplômes qui ouvriront la carrière aux futures interprètes de conférence, ils ne sont accordés qu’au compte-gouttes, après des épreuves difficiles, par des jurys composés de professeurs chevronnés et peu indulgents.

Tout cela, les délégués aux conférences internationales et le grand public l’ignorent. Ils ont à tel point pris l’habitude de bénéficier de l’interprétation simultanée qu’ils en sont venus à la considérer comme l’accessoire évident de toute réunion multilingue.

Très rares sont ceux qui se rendent encore compte de l’effort prodigieux qui s’accomplit dans les cabines, et que ce sont des êtres humains, et non des mécaniques dont l’érudition quasi-encyclopédique et le rare talent sont mis à leur service.

Que les administrateurs ou les organisateurs de conférences aient pris le parti de l’oublier est un phénomène regrettable, encore que naturel.

Pour les autres, il y a là beaucoup d’ingratitude.

Si l’on songe, en effet, à la multitude de gens capables de s’exprimer en plusieurs langues, de faire d’excellentes traductions écrites, et que la grande majorité d’entre eux se trouve dans l’impossibilité intellectuelle de tenter d’exercer notre profession, il n’est pas excessif, on voudra bien l’admettre, de considérer l’interprète de conférence comme un être d’essence particulière.

Dans les pages qui vont suivre, nous nous proposons de dire ce qu’est un interprète de conférence au sens où nous l’entendons, quelle est sa formation, comment il parvient à acquérir une virtuosité souvent surprenante et un pouvoir d’adaptation immédiate aux sujets les plus divers.

Nous verrons aussi que pour les meilleurs d’entre nous il doit exister, à la base, un travail acharné et constant, des dispositions aussi peu ordinaires que sont les dons qui font les grands musiciens, les comédiens illustres et les plus célèbres joueurs d’échecs, Nous nous efforcerons, sans le dissiper entièrement, de percer le mystère inhérent à une profession si particulière.

Cela ne doit pas permettre d’affirmer pour autant qu’ "on naît interprète ", que " l’interprétation ne s’apprend pas ", que " l’interprétation est un don ".

Trop souvent les profanes, par de telles formules assurément contestables, expriment leur admiration, mais aussi leur ignorance de la nature exacte de notre profession.

" Dans les contes de fées, don se dit de quelque faculté extraordinaire accordée par une fée à un enfant qu’elle favorise. La fée lui fit un don ". Au sens de cette définition de Littré, il est évident que pour exercer le difficile métier d’interprète de conférences internationales, le don aussi est une condition essentielle.

Car l’interprète doit être doué d’une mémoire à toute épreuve ; il lui faut d’abord posséder la connaissance profonde de la combinaison linguistique dont il aura à se servir, et sa maîtrise de ces langues lui sera familière et naturelle comme le sont ses mains et ses vêtements. Il connaîtra l’art subtil de la composition d’imposition d’un discours et il saura parler en public avec aisance et autorité. Une faculté d’adaptation peu commune aux sujets les plus divers, assortis de tact et du sens de la diplomatie devra être pour lui comme une seconde nature ; et surtout, il lui faudra réunir les éléments de la culture générale la plus vaste.

Toutes ces qualités – et pour l’acquisition de la plupart d’entre elles un travail acharné se superposera au don – suffisent-elles à faire un bon interprète ? Il serait vain de le prétendre. Autant vouloir affirmer que c’est assez d’avoir de la mémoire musicale, le sens du rythme et de chanter juste pour être du même coup un bon instrumentiste. N’oublions pas que l’interprète, comme le chanteur, l’athlète, le danseur, et le comédien, est lui-même son propre instrument. Il doit apprendre à en jouer.

En lisant les études dont les maîtres actuels de l’interprétation font bénéficier les générations d’interprètes à venir, nous constatons d’abord que les systèmes qui nous sont proposés possèdent de nombreux dénominateurs communs. Pour l’interprète de conférence, comme pour le musicien, il existe un solfège, une harmonie voire une étude du contrepoint et des formes, une théorie, en somme, que l’étudiant peut et doit assimiler.

Puissions-nous, par nos explications, nos descriptions et nos souvenirs faire prendre conscience aux usagers de l’interprétation de conférence, et notamment de l’interprétation simultanée qui en représente de nos jours la variété la plus courante, du privilège dont, grâce à nous, ils jouissent et partant du respect, voire de la reconnaissance due à ceux qui le leur assurent.


AIIC would like to thank Helga Priacel for writing the short biography that appears at the top of the page and making this book available to a broad public free of charge. You can download a PDF copy of L’interprète de conférence, Cet Inconnu at http://www.primatt.com/book.ht... or below.


Footnotes

[i] Ah si nous avions disposé chez nous de gens d’un tel calibre ! ....



Recommended citation format:
Stefan PRIACEL. "L’interprète de conférence, Cet Inconnu". aiic.net. April 26, 2016. Accessed May 30, 2017. <http://aiic.net/p/7599>.



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