Mais qui sont donc les interprètes ?

Il serait juste de dire que le métier exige un ensemble de qualités, intellectuelles et linguistiques, dont aucune n'est particulièrement rare, mais qui ne se trouvent pas très souvent associées chez

La réponse à cette question banale a varié avec le temps.

Pour ne remonter qu’à l’entre-deux guerres (l’interprétation de conférence n’existait pas avant le Traité de Versailles), on aurait répondu que « ce sont des messieurs très importants, sans doute des délégués qui connaissent bien les langues… » Et en effet, s’agissant des brillants consécutivistes de la Société des Nations, la réponse n’aurait pas été complètement fausse, simplement incomplète : on aurait sous-estimé (déjà) la part de métier qu’exigeaient de telles prouesses.

Ensuite il y eut l'après-guerre : Nuremberg, l’ONU, la simultanée, le Plan Marshall, l'OECE, les missions de productivité, les Institutions Spécialisées…

Qui étaient les interprètes alors ? Comment étaient-ils perçus, et comment se percevaient-ils eux-mêmes ?

Il y avait à l'époque de nombreuses "personnes déplacées" dans les rangs des interprètes, des personnes connaissant les langues "par hasard". Et qui étaient devenus interprètes par hasard. Et qui avaient parfois tendance à penser que "l'on naissait" interprète, que c'était un don. La notion même d'école d'interprètes était traitée avec une certaine condescendance. On était un tantinet élitiste. Certains parlaient même de "Jockey Club" pour l'organisation de la profession. (D'ailleurs de l'extérieur, les interprètes étaient souvent vus comme des prima donna.) Ajoutons à cela le mépris de certains consécutivistes purs et durs pour les "perroquets" de la simultanée. On parlait de la prolétarisation de la profession.

Et pourtant…

L'École d'Interprètes de Genève a été fondée en 1941, et l'École d'Interprètes de HEC à Paris peu après la guerre. Les premiers diplômés firent merveille. D'autres écoles virent le jour. Il fallut cependant attendre les années 60 ou même 70 pour que le passage par une école devienne la norme, le moyen le plus rapide d'accéder à la profession. Et c'est au cours des années 80 que j'ai commencé à recevoir régulièrement à l'ESIT des visites d'élèves de 1ère et même de 2de (2 ou 3 ans avant le baccalauréat), souvent accompagnés d'un parent, qui se destinaient à cette nouvelle carrière. Car une profession était née.

L'Association Internationale des Interprètes de Conférence (AIIC) fut créée en 1953. En quelques années, elle est devenue une force avec laquelle les grandes organisations internationales ont été obligées de négocier.

Qui donc étaient alors les interprètes ? Des professionnels, exerçant un métier plutôt difficile, sachant faire valoir leurs droits, n'en déplaise à certains employeurs. Pour les interprètes, le fait d'appartenir à une véritable profession, telle qu'ils l'avaient définie eux-mêmes, et de ne plus être de pittoresques et parfois insupportables virtuoses, a certainement modifié leur façon d'être au-delà de ce qu'ils ont pu ressentir eux-mêmes à l'époque.

Et encore maintenant, qu'il soit membre de l'AIIC ou non, l'interprète de conférence exerce une profession qui existe en tant quel telle, qui est reconnue, qui est structurée, qui a ses règles déontologiques.

Alors qui sont les interprètes ? Des génies, des acrobates du verbe, des virtuoses de la mémoire ? Ou des analphabètes bavards, des perroquets incultes, un mal nécessaire ?

On l'aura compris : rien de tout cela.

Un interprète est quelqu'un qui pour commencer dispose d’un bon bagage linguistique (condition nécessaire, mais non suffisante). Parfois il existe des raisons familiales à cela, mais ne n'est pas (ce n'est plus) la règle. Précisons tout de même que l'aisance linguistique requise dépasse nettement le minimum nécessaire pour décrocher une licence de langues. Ensuite, c'est quelqu'un qui a fait des études souvent longues (un diplôme d'interprètes est du niveau bac+5) et qui a appris un métier.

Et comment acquière-t-on ce métier ? Quelles sont les qualités requises ? Une mémoire extraordinaire ? Une rapidité d'esprit hors du commun ?

Non. Il serait plus juste de dire que le métier exige un ensemble de qualités, intellectuelles et linguistiques, dont aucune n'est particulièrement rare, mais qui ne se trouvent pas très souvent associées chez le même individu.

Peut-on savoir à l'avance si quelqu'un pourra devenir interprète ? C’est impossible. D’ailleurs, chargé de la formation d'interprètes, j'aurais donné cher pour connaître la formule magique. Les écoles d'interprètes pratiquent bien sûr des tests d'entrée, qui permettent notamment de conseiller une autre voie à ceux dont les lacunes linguistiques, notamment, sont trop importantes. Mais pour le reste, bien malin serait celui qui pourrait dire à coup sûr que tel candidat est certain de réussir. J'ai cependant pu faire une constatation : hormis les lacunes linguistiques, la cause d'échec la plus fréquente est l'absence de précision dans l'expression de la pensée, l'incapacité de dire exactement ce que l'on a envie de dire, et ce dans sa langue maternelle. Ce n'est pas une question de connaissances linguistiques, mais bien d'attitude d'esprit. Il me semble que le souci d'utiliser avec précision ce merveilleux outil qu’est la langue parlée, tel un couteau bien aiguisé, et de ne pas se contenter d'à peu près, est sans doute la principale caractéristique que l'on trouve chez tous les bons interprètes.

Et ces interprètes, sont-ils heureux ? N'est-ce pas frustrant de n'être que le porte-parole de la pensée d'autrui ?

Bien sûr, il y a des interprètes heureux, et des interprètes malheureux. Il y a, je crois, peu d'interprètes malheureux d'être interprètes.

D’abord c'est un métier qui s’exerce dans des conditions matérielles dans l’ensemble assez bonnes : rémunération correcte, possibilité de voyager, sujets variés, rencontres intéressantes, travail en équipe, souvent avec des amis que l’on retrouve avec plaisir, avec plus de temps libre que dans de nombreuses autres professions (encore faut-il apprendre à le gérer intelligemment).

Par ailleurs, chaque intervention est un nouveau défi, et chaque interprétation, que ce soit en consécutive ou en simultanée, est une œuvre inédite. Si elle est réussie, l’interprète, comme tout artisan, peut éprouver la satisfaction d’un travail bien fait. Mais il éprouvera aussi du stress et de la fatigue, car l’interprétation exige une grande concentration, et dans la durée, au-delà de ce qui est requis dans la plupart des professions de la vie civile.

Et le sentiment de frustration ? Il est au fond assez curieux que la question se pose au sujet des interprètes, car il y énormément d’activités humaines à propos desquelles on pourrait s’interroger de la même façon. Peut-être pense-t-on que par son travail l’interprète apporte la démonstration qu’il serait capable de faire quelque chose de plus créatif, comportant davantage de responsabilités ? Peut-être. Une chose est certaine, en tout cas : en dépit du caractère créatif de toute interprétation et de la responsabilité réelle qu’elle implique, l’interprète doit en effet apprendre à accepter le caractère subalterne de son rôle – aussi important qu’il puisse être parfois. J’observe que la plupart des interprètes y parviennent. J’observe aussi qu’ils ont souvent une vie très riche en dehors de leurs activités professionnelles, qu’il s’agisse de musique, d’écriture, des arts plastiques, de la vie associative (l’AIIC par exemple : il est passionnant de participer à la création et la gestion d’une nouvelle profession), ou simplement de la tâche combien prenante d’élever une famille.

Voilà quelques réflexions destinées à aider ceux qui nous regardent travailler à mieux comprendre qui nous sommes, réflexions que m’inspire le cinquantième anniversaire de l’AIIC, l’Association que nous avons créée tous ensemble, et qui est notre unique maison. Après cinquante ans de métier, je peux témoigner que dans cette maison, il est possible de vivre heureux.



Mars 2001

Recommended citation format:
Christopher THIERY. "Mais qui sont donc les interprètes ?". aiic.net September 30, 2002. Accessed August 26, 2019. <http://aiic.net/p/845>.



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