Les drogmans de l’empire ottoman

Avec le développement de l’institution drogmanale à partir du XVIe siècle, quatre catégories de drogmans ont fait leur apparition.


Comme tous les pays, l’empire ottoman avait aussi besoin, dans sa diplomatie, d’interprètes et de traducteurs. Manquant de personnes qualifiées pour accomplir ces tâches, les ottomans ont longtemps utilisé des juifs et des grecs parlant le turc pour assurer l’interprétation et la traduction dans leurs relations avec leurs voisins. Plus tard, ces personnes étaient également choisies parmi les italiens, les allemands, les hongrois, les polonais. En Europe, ces personnes étaient connues sous le nom de « drogmans ».

Les avis divergent sur la date exacte de la naissance du drogmanat ottoman. Il serait apparu vers la fin du XIVe siècle à l’époque de Mehmet II le Conquérant (Fatih Sultan Mehmet). Avec le développement de l’institution drogmanale à partir du XVIe siècle, quatre catégories de drogmans ont fait leur apparition : les drogmans du Divan impérial du sultan (Dîvân-ı Hümâyûn Tercümanları), les drogmans des tribunaux de province (Eyalet Mehkeme Tercümanları), les drogmans de l’armée et de la flotte (Ordu ve Donanma Tercümanları) et les drogmans des ambassades et des consulats (Elçilik ve Konsolosluk Tercümanları). Le poste du grand drogman de la Sublime Porte (Divan-ı Hümâyûn Bas Tercümanı) a été créé par le Grand vizir Ahmet Pasa Köprülü autour de 1560. 

Les drogmans du Divan impérial du Sultan étaient des fonctionnaires de l’Empire ottoman et étaient également connus comme les « grands drogmans » en Occident. Le grand drogman avait comme fonction l’interprétation des entretiens du Sultan et du Grand vizir avec les envoyés étrangers, la traduction des lettres des pays étrangers, la participation aux réunions du Grand vizir avec les envoyés étrangers et la préparation du compte rendu de ces réunions, la participation aux délégations ottomanes envoyées à l’étranger, l’interprétation lors des négociations bilatérales, la rédaction de toutes sortes de documents envoyés aux puissances occidentales.

[Tourdjouman] Bey, interprète ou
drogman de la Porte (Gallica)

Entre le XVIe et le XVIIe siècle, ce sont des drogmans juifs qui ont occupé ce rôle dans l’Empire ottoman. Ils maîtrisaient aussi bien des langues occidentales et orientales que les différences culturelles et les codes de comportement des Ottomans et des Occidentaux. En l’absence de rivalité dans ce domaine, ils ont ainsi assuré ces fonctions de drogman jusqu’au XVIIe siècle. Ensuite, ce sont les sujets ottomans d’origine grecque qui ont commencé à occuper ces postes de drogmans au sein de l’administration ottomane. Ainsi, en 1669, le Grec Panayotis Nicoussios (Παναγιώτης Νικούσιος) a été nommé au poste du grand drogman de la Sublime Porte. À partir de cette date, le poste de grand drogman de la Sublime Porte est devenu le monopole des Grecs vivant à Constantinople dans le quartier du Phanar jusqu’aux événements de 1821.

Bulgarzâde Naci Yahya Efendi, ottoman de confession musulmane, a succédé à la longue lignée de Grecs phanariotes tombés en disgrâce après ces événements qualifiés de « révolte grecque » par l’Empire ottoman. Quatorze grands drogmans musulmans ont ainsi occupé ce poste jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Le « Bureau de traduction » (Babıâli Tercüme Odası) a été créé, cette même année 1821, près la Sublime Porte pour former les futurs drogmans et les fonctionnaires maîtrisant des langues étrangères. C’est Yahya Naci Efendi, le grand-père d’Ahmet Vefik Pasa, qui a été nommé premier drogman turc musulman (mütercim-i evvel) de ce Bureau de traduction. Cependant, le poste de drogman du Divan a été supprimé en 1908 avec la proclamation de la Constitution de l’Empire ottoman (Kanûn-u Esâsî).

Si l’Inalco a été fondé par le décret de la Convention du 30 mars 1795, en réalité, notre École a absorbé une institution analogue plus ancienne de deux siècles : l’École des Jeunes de Langues. Notre institut date donc du règne de Louis XIV. Instruits par l’expérience, les négociants français de l’époque désiraient ne pas demeurer à la merci des intermédiaires non français. Colbert conçut alors en 1669 cette pépinière d’interprètes de carrière. Tous les 3 ans, étaient envoyés aux couvents des Capucins de Stamboul et de Smyrne six enfants âgées de 9 à 10 ans, destinés à fournir des drogmans ou truchements aux postes consulaires et diplomatiques de Turquie.


This article was originally published in Lanques O – n° 3 (2018), which we thank for allowing us to reproduce it here.

Elvin Abbasbeyli est interprète de conférence et enseigne à l’INALCO.



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Elvin ABBASBEYLI. "Les drogmans de l’empire ottoman". aiic.net July 19, 2018. Accessed August 20, 2018. <http://aiic.net/p/8617>.



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